Un documentaire sur le photographe Richard Avedon réalisé par Ron Howard bientôt sur Netflix 

Il y a des photographes dont l’œuvre a tellement saturé notre imaginaire collectif qu’on ne les voit plus : leurs images sont partout, dans les livres d’art, les campagnes de mode, les manuels scolaires, les affiches de musée, et l’on finit par oublier qu’elles ont toutes été faites par un seul homme, avec un seul regard. Richard Avedon est de ceux-là, et il fallait bien un cinéaste aussi consensuel, aussi solide, aussi habitué des grands formats que Ron Howard pour lui rendre justice sur un écran de plateforme. Avedon, documentaire d’une heure quarante-trois, a été présenté en première mondiale au Festival de Cannes 2026, vingt-deux ans après la mort du photographe, survenue en 2004 à l’âge de quatre-vingt-un ans, puis racheté par Netflix, qui mise visiblement sur le prestige du sujet en vue de la saison des récompenses. La sortie est annoncée pour le 11 novembre 2026.

Avedon : un documentaire Netflix sur le photographe de légende

Ce qui distingue ce film d’un simple hommage d’exposition, c’est l’accès annoncé aux archives personnelles du photographe : clichés jamais montrés, images tournées en coulisse lors de ses séances, et surtout de nouveaux entretiens avec ses plus proches collaborateurs. Le propos, tel que le formule la plateforme, consiste à explorer la manière dont le regard d’Avedon « a tout à la fois reflété et transformé le langage visuel du XXᵉ siècle », avec cette idée que même l’image la plus iconique ne raconte jamais que la moitié de l’histoire. De fait, la trajectoire d’Avedon est celle d’un homme qui a changé de terrain sans jamais changer de regard : passé de Harper’s Bazaar puis de Vogue, où il a transformé la photographie de mode en théâtre du mouvement et de l’émotion, à une œuvre documentaire plus frontale, où les visages se dépouillent de toute fiction. Il fut aussi, du temps de la lutte pour les droits civiques dans les années soixante, l’auteur de portraits d’une dureté salutaire, et le sujet même de cette tension entre la mode, le commerce et la conscience politique fait d’un tel documentaire, en théorie, davantage qu’un défilé de belles images.

Ron Howard à la réalisation d’Avedon : un pari de prestige pour la plateforme

Il faut reconnaître à Ron Howard une qualité assez rare dans le paysage hollywoodien : il ne cherche pas à s’approprier son sujet. Le réalisateur, produit par sa société Imagine Documentaries avec Fifth Season, a construit un film qui laisse parler les archives et les intervenants, ce qui lui a valu une réception critique honnête, sans unanimité, le site Hyperallergic a publié un article au titre peu engageant, « A New Richard Avedon Documentary Lets Him Down », reprochant au film de laisser tomber son protagoniste ; d’autres ont souligné la somme d’informations et la qualité des documents exhumés. C’est le lot ordinaire des documentaires sur les artistes de la photo : le grand public y découvre un fabuleux corpus, les spécialistes lui reprochent de n’aller pas assez loin dans l’analyse, et l’objet final satisfait surtout ceux qui cherchaient une porte d’entrée. On signalera, au passage, que le choix de la plateforme n’est pas anodin. Netflix, qui poursuit une stratégie insistante de reconnaissance artistique, mise sur ce type de documentaire comme sur un laurier : le prix coûte moins cher qu’un blockbuster et rapporte plus de respectabilité.

l y a quelque chose d’un peu ironique, quand on y pense, à consacrer un film à l’homme qui a peut-être le plus contribué à faire de la vie des célébrités une image figée, lisse, transcendante, et à le voir aujourd’hui transformé, à son tour, en contenu de plateforme. Car Avedon vendait du temps suspendu, la beauté comme hérésie, le corps comme surface de projection, et son œuvre entière repose sur cette conviction qu’une photographie n’est jamais le reflet d’une personne mais celui d’une rencontre : le modèle, l’objectif, la lumière, l’instant. Réduire cela à un documentaire de commande, c’est courir le risque du portrait officiel, cette biographie sans aspérité où l’on énumère les prix et les couvertures en épargnant les ambiguïtés, et il y en avait, chez Avedon, à commencer par sa conception assez brutale du métier, son rapport à l’apparence et sa manière de diriger des corps. Il faudra voir ce que le film garde du personnage, et ce qu’il lisse.

Cela dit, on ne boudera pas le plaisir. Une heure quarante-trois d’archives inédites, de tirages rares et de témoignages de ceux qui ont travaillé à ses côtés, c’est déjà beaucoup, et l’on sait que la photographie du XXᵉ siècle s’est jouée pour une bonne part dans son studio new-yorkais. Le documentaire arrive à un moment où le marché, les musées et les maisons de vente recyclent sans relâche l’héritage des grands photographes de mode ; offrir au grand public une entrée en matière digne, sur une plateforme qu’il regarde le soir dans son canapé, n’est peut-être pas l’approche la plus élitiste, mais c’est probablement la plus efficace. Le 11 novembre, Avedon sortira de son statut d’icône pour devenir, pour quelques chiffres de visionnage, un sujet populaire. Il faut espérer que les images, elles, résisteront à ce passage par le petit écran, car c’est précisément ce qu’elles ont toujours su faire : survivre à leur propre reproduction.

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