La Maison européenne de la photographie a eu l’excellente idée, autrement dit le bon goût de ne pas céder au vacarme décoratif de l’époque, en consacrant à Irving Penn dès la fin du mois de septembre une rétrospective qui s’annonce moins comme une simple exposition que comme un rappel à l’ordre, presque une convocation, adressée à un monde saturé d’images bavardes par un maître qui, lui, savait faire tenir l’éternité dans un pli de robe, une cigarette écrasée, un visage célèbre soudain rendu à sa solitude.
Intitulée PENN & FASHION, l’exposition se tiendra du 30 septembre au 17 janvier à la MEP, à Paris, et entend parcourir la carrière d’Irving Penn à travers le prisme de la mode, ce qui revient à dire qu’elle s’attaque à un terrain miné: celui où tant de photographes se contentent d’illustrer le vêtement, quand Penn, lui, le transformait en apparition, en architecture, en théâtre silencieux. L’homme n’était pas de ces opérateurs mondains qui se laissent éblouir par le chic qu’ils photographient; il le disséquait, l’épurait, le portait à son point de tension idéal, jusqu’à faire d’une silhouette Balenciaga ou d’un port de tête un événement visuel d’une netteté presque insolente. La MEP promet ainsi un hommage à l’un des photographes les plus influents du XXe siècle, et pour une fois le compliment n’a rien d’une formule de service: Penn a véritablement changé la façon de regarder la mode, et plus largement la façon de comprendre ce qu’une image sophistiquée peut dire du monde sans hausser le ton.
Exposition Irving Penn à la MEP: pourquoi cette retrospective s’annonce comme l’événement photo de l’automne
Ce qui rend Penn si redoutablement actuel, c’est qu’il n’a jamais eu besoin des tics de contemporanéité pour rester moderne; pas de clinquant, pas d’esbroufe, pas de surcharge censée compenser l’absence de regard, mais une rigueur souveraine, une science de la composition, un art de l’espace vide et du détail signifiant qui rappellent à quel point la sophistication véritable est d’abord une affaire de coupe, de retenue, de décision. À l’heure où la photographie de mode se noie volontiers dans le flux, dans la citation paresseuse et l’effet d’ambiance vaguement premium, revoir Penn revient à recevoir une petite gifle bien mise, sèche, salutaire, de celles qui réveillent les esprits engourdis par le consensus visuel. Il ne photographiait pas simplement des vêtements, des natures mortes ou des visages célèbres: il organisait un monde, avec une fermeté de styliste et une cruauté douce d’entomologiste, capable de révéler dans la grâce la plus polie une tension, une distance, parfois même une forme d’absurdité aristocratique qui rend ses images si belles et si légèrement inquiétantes.
La Maison européenne de la photographie ne s’y trompe pas en choisissant d’aborder son oeuvre par la mode, car c’est là que Penn a imposé une grammaire dont nous vivons encore, souvent sans le savoir, sur les dividendes esthétiques: arrière-plans dépouillés, lignes pures, corps magnifiés mais jamais abandonnés à la facilité glamour, précision des matières, culte de la lumière juste, cette lumière qui ne flatte pas comme une courtisane mais découpe comme un scalpel. Il fallait bien une institution comme la MEP, première institution française entièrement consacrée à la photographie, pour remettre cela au centre du jeu, c’est-à-dire rappeler qu’une image peut être somptueuse sans être servile, luxueuse sans devenir idiote, stylée sans ramper devant la marchandise.
Irving Penn et la photographie de mode: la leçon de style que Paris s’offre enfin
Il faut se méfier des retrospectifs trop bien peignées, de ces hommages qui sentent la naphtaline chic et l’admiration obligatoire, mais tout indique ici qu’il s’agira d’autre chose: d’une véritable immersion dans une oeuvre qui a su faire cohabiter l’exigence formelle la plus haute avec une lisibilité immédiate, presque charnelle, tant Penn avait compris que l’intelligence visuelle n’exclut ni la sensualité ni le pouvoir de fascination, bien au contraire. En célébrant PENN & FASHION, la MEP ne vend pas seulement un rendez-vous culturel de plus à glisser dans l’agenda des élégants du Marais; elle remet sous nos yeux une idée forte, précieuse, presque inconvenante par les temps qui courent: la beauté n’est pas l’ennemie de la pensée, et la mode, lorsqu’elle passe entre les mains d’un oeil de cette trempe, cesse d’être un simple commerce d’apparences pour devenir une machine à produire de la forme, du mystère, du désir et, parfois, une vérité plus aiguë sur le paraître que bien des discours universitaires bardés de concepts.
Il y aura sans doute du beau monde dans les salles, des amateurs sincères, des professionnels venus se rappeler d’où vient une partie de leur alphabet, quelques touristes chic, et puis cette foule plus contemporaine qui visite les expositions comme on coche des preuves de bon goût; peu importe, à vrai dire, car Penn résiste à tout, même à l’usage social qu’on fait de lui. Ses photographies demeurent, impeccables, verticales, souveraines, avec ce calme assassin des oeuvres qui n’ont rien à prouver. Et c’est peut-être cela, au fond, la meilleure nouvelle de cette fin septembre: dans une saison culturelle souvent encombrée de promesses criardes et d’expériences soi-disant immersives qui confondent générosité et agitation, Paris s’offre le luxe d’un rendez-vous avec un artiste qui savait qu’une image, pour durer, n’a pas besoin de parler plus fort que les autres, mais juste de viser infiniment plus juste.


