Il y a des paris qui sentent le coup de génie et d’autres qui, dès l’annonce, portent en eux la promesse d’un désastre ; celui-ci avait tout du slam dunk, comme le résumait le Washington Post : après presque vingt ans à jouer les pilotes de chasse et les cascadeurs suspendus à des avions, Tom Cruise retournait au « Acting » avec un A majuscule, dans une satire signée Alejandro G. Iñárritu, réalisateur doublement oscarisé pour Birdman et The Revenant. Sur le papier, c’était magnifique : une star planétaire qui accepte enfin de vieillir à l’écran, un auteur exigeant, un sujet brûlant. Dans les salles, c’est une autre affaire. Digger, sorti ce week-end, enregistre le plus mauvais démarrage de Tom Cruise en dix-neuf ans, avec environ 8 millions de dollars sur le sol nord-américain, pour un budget de production estimé entre 125 et 180 millions, auquel s’ajoutent, selon les estimations, une centaine de millions de dollars de marketing.
Digger : le pire démarrage de Tom Cruise en 19 ans au box-office
Les chiffres, alignés, composent un tableau clinique. Le film a pris la cinquième place du week-end derrière Verity, adaptation d’un roman de Colleen Hoover qui, avec plus de 32 millions de dollars, a raflé la première place, mais aussi derrière des sorties plus anciennes comme Resident Evil. Sur Rotten Tomatoes, la presse affiche 51 % d’approbation, et The Hollywood Reporter n’a pas mâché ses mots, son critique en chef jugeant le film « mort et enterré ». Le public, lui, a décerné un C+ CinemaScore, ce qui, dans le langage codé des studios, signifie : les spectateurs ne le recommanderont pas. À l’international, la situation n’est guère plus brillante, avec un peu plus de 3 millions de dollars le premier jour, le plus faible démarrage de la carrière de l’acteur. Une analyse du Wrap chiffre le désastre : autour de 20 millions de dollars de recettes mondiales le premier week-end, contre un budget de plus de 125 millions hors marketing, soit une perte probable de 150 millions de dollars ou plus pour Warner Bros. Certains observateurs évoquent même un trou pouvant atteindre 150 millions, d’autres calculent qu’il faudrait 300 millions pour atteindre le seuil de rentabilité.
Pourquoi le film de Tom Cruise et Iñárritu s’effondre
Il faut chercher les causes, car elles racontent quelque chose de plus vaste que l’échec d’un film. D’abord, l’affiche elle-même était un contresens marketing : on a vendu du Tom Cruise, l’homme des missions impossibles, le dernier héros d’action d’une industrie qui n’en fabrique plus, pour lui demander de porter des pyjamas criards, des cravates bolo et un maquillage de vieil homme, dans le rôle de Digger Rockwell, magnat pétrolier texan qui déclenche une apocalypse climatique. Le public qui adore Cruise pour ses cascades n’avait aucune envie de le voir en satire grinçante du capitalisme fossile ; le public qui aurait pu apprécier la satire n’avait, lui, aucune raison particulière d’aller voir Tom Cruise. Ensuite, le sujet lui-même était restrictif : une comédie noire sur l’effondrement écologique, ce n’est pas ce qu’on va chercher au cinéma en octobre. Enfin, le budget a transformé un film d’auteur, Iñárritu ou ses équipes, avec des exigences de production coûteuses, en prise de risque pour un studio déjà fragilisé, Warner Bros, qui sort là son dernier film avant une fusion. Après des critiques si mauvaises, la major est allée jusqu’à diffuser des publicités enjoignant au public de « décider par lui-même », l’aveu d’impuissance le plus explicite qu’un studio puisse se permettre.
Ce qui rend l’affaire fascinante, c’est qu’elle dit une vérité déplaisante sur le star system à l’ère des franchises. Tom Cruise est probablement le dernier acteur hollywoodien dont le seul nom peut encore justifier un budget de 150 millions ; mais ce pouvoir est précisément un pouvoir conditionnel, un pouvoir qui n’existe que dans un registre, l’action, le spectacle, l’exploit physique, la générosité visuelle. Dès qu’il tente autre chose, dès qu’il veut redevenir acteur de composition, le public se dérobe : la star n’est plus une garantie mais un malentendu, une promesse trahie. Le film n’a pas été conçu pour exploiter sa puissance au box-office, note le Wrap, il a été conçu pour utiliser sa célébrité, ce qui n’est pas la même chose. On peut y voir la revanche silencieuse du genre sur l’auteur, ou simplement la preuve que le capital-confiance des stars est plus étroit qu’on ne le croit.
Reste qu’il ne faut pas non plus transformer cet échec en condamnation esthétique. Cruise a déclaré être fier du film, et rien n’indique qu’il ait eu tort de tenter l’aventure ; des œuvres exigeantes, exigeantes jusqu’à l’échec, doivent pouvoir exister dans un écosystème qui ne finance plus que des suites et des remakes. Ce qui est coupable, en revanche, c’est l’inadéquation entre l’ambition artistique et le dispositif commercial : on ne peut pas à la fois vouloir une satire noire de deux heures sur le climat et exiger d’elle le rendement d’un blockbuster de mission. Le vrai problème de Digger n’est pas sa qualité, elle sera discutée pendant des années, et c’est bon signe, c’est qu’il a été vendu à un public qui n’existait pas. Dans le déficit, il y a une leçon qui vaut pour toute l’industrie : on peut encore faire des films de star, à condition de ne pas se tromper sur ce que la star est devenue.


