Il y a des castings qui sentent la réunion de comité marketing et d’autres qui, à les lire, vous donnent immédiatement envie de croire au projet, celui-ci appartient à la seconde catégorie, avec en prime ce parfum de revanche professionnelle pour Tom Holland, qui court après ce rôle depuis près de cinq ans. Sony a enfin complété son plateau : aux côtés de l’Anglais, qui incarnera l’immense Fred Astaire, on trouvera Margaret Qualley dans la peau d’Adele Astaire, la grande sœur et première partenaire de danse, et Sabrina Carpenter dans celle de Ginger Rogers, la partenaire de légende, celle avec qui Fred a formé le couple de cinéma le plus élégant du siècle dernier. Trois noms, trois rôles, et une promesse que Holland a lui-même lancée : il fera « toute la danse ». On veut y croire, tout en gardant en tête que l’homme a passé les dernières années à se suspendre à des immeubles en costume moulant plutôt qu’à enquiller des claquettes.
Tom Holland en Fred Astaire : un biopic porté par Paul King pour Sony
Derrière la caméra, c’est Paul King qui tient la barre, le réalisateur des Paddington, ce qui n’est pas rien quand on se souvient de la grâce chorégraphique et de la fantaisie visuelle de ces films. Le scénario est signé Steven Levenson, et la production revient à Amy Pascal et Rachel O’Connor, ce qui suffit à comprendre qu’on est ici dans une entreprise sérieuse, calibrée pour l’Oscar et pour le grand public simultanément. La trajectoire du projet raconte d’ailleurs la patience hollywoodienne : Holland avait révélé son intention d’endosser Astaire dès décembre 2021, et l’affaire a mis cinq ans à se concrétiser, le temps que les calendriers se libèrent, que les financements se consolident, que le studio trouve la bonne équipe. Sony a misé sur un pari qui n’est pas anodin : transformer le plus grand danseur de l’histoire du cinéma en personnage de biopic, alors que le geste même d’Astaire, l’inimitable, l’inimitable, est réputé impossible à répliquer. Il faut une certaine audace, ou une certaine inconscience, pour s’y frotter.
Sabrina Carpenter et Margaret Qualley rejoignent Tom Holland : rôles et enjeux
L’attribution des rôles est savoureuse, car elle dessine un triangle à la fois historique et cinématographique. Margaret Qualley, actrice exigeante passée par les marges et par les auteurs, hérite d’Adele, la sœur qui a fait d’abord de Fred un partenaire, et non l’inverse : avant Ginger, avant Hollywood, c’est avec Adele sur les scènes du West End et de Broadway que le futur mythe a appris son métier. C’est elle, la véritable origine du danseur, et c’est un rôle fort, presque matriciel, pour un film qui devra choisir son angle, la chronique d’un duo fraternel ou l’hagiographie d’un génie ? Sabrina Carpenter, elle, occupe la position la plus exposée : Ginger Rogers, la femme sur qui repose une part de l’imaginaire collectif, celle des dix films et des duos d’anthologie, celle dont la mémoire est attachée à la chanson et à la magie du tapis roulant. Confier ce personnage à une chanteuse de variété devenue star planétaire, c’est un pari commercial habile, elle vend des millions de disques et remplit des stades, mais qui pourrait faire grincer des dents chez les puristes, tant Ginger Rogers n’était pas seulement la partenaire gracieuse, mais une artiste complète, capable de tout.
Il y a dans cette affiche quelque chose de très contemporain : le biopic musical devenu machine à combiner les fanbases, la relève du cinéma de divertissement qui passe par les icônes de la pop, et une production soignée qui vient de faire le plein de visages jeunes pour raconter les vingt plus belles années du spectacle américain, chronologie cruelle, soit dit en passant, puisque le trio incarnera des artistes dont la carrière s’est jouée dans la première moitié du XXᵉ siècle. On peut sourire de la logique commerciale, l’un sort de Marvel, l’autre chante des tubes, la troisième vient du cinéma d’auteur indépendant, et tout ce petit monde va apprendre les claquettes sous la direction du metteur en scène d’un ours en peluche, mais il faut reconnaître que le mélange est intrigant. Paul King a une vraie science de la tendresse chorégraphiée et de la mocheté sublimée ; c’est peut-être exactement ce qu’il faut pour éviter le double écueil du biopic nostalgique et du pastiche dévot. Reste la question qui plane : comment filmer Fred Astaire sans se ridiculiser ? La réponse, comme toujours, dépendra de la caméra, du montage, et de la capacité de Holland à danser mieux que sa réputation de gymnaste costaud ne le laisse présager. Mais après tout, la légende elle-même a commencé par une surprise, et celle-là vaut bien qu’on s’y attende.


