Saint Laurent annonce le départ d’Anthony Vaccarello juste après la Fashion week 

Il aura fallu dix jours pour que la rumeur devienne communiqué, et dix heures pour que le communiqué devienne un séisme dans le landerneau du luxe : ce vendredi 9 octobre, Kering a officialisé le départ d’Anthony Vaccarello, qui guidait la création de Saint Laurent depuis 2016. Dix ans, donc, une décennie, un bail qui n’existe plus dans une industrie où l’on change de tête tous les trois ans, et qui a fait de la maison parisienne l’une des rares à avoir traversé la tempête sans jamais perdre son cap. Il y avait pourtant de quoi s’y attendre : le défilé du Trocadéro, présenté dix jours plus tôt, avec ses avalanches d’or, son podium sous lustre, sa tour Eiffel illuminée et ce geste final de remettre une clé à un enfant, sonnait déjà comme un adieu. On aime à dire, dans ces moments-là, que l’on sentait la fin venir ; la vérité est que le communiqué de presse, périmé à la date du 8 octobre et publié le 9 au matin, précise bien peu de choses, ni date d’effet, ni dernière collection, et surtout il ne cite pas une seule fois la parole d’Anthony Vaccarello lui-même.

Anthony Vaccarello quitte Saint Laurent après dix ans à la création

Le texte officiel est d’une sobriété qui en dit long : « Saint Laurent annonce aujourd’hui le départ d’Anthony Vaccarello, qui guidait la création de la Maison depuis 2016. Au cours de la décennie écoulée, Anthony Vaccarello a joué un rôle clé dans le développement de Saint Laurent, contribuant à renforcer son identité ainsi que son influence dans les mondes de la mode et de la culture. » Luca de Meo, directeur général de Kering, y va de sa formule reconnaissante, « je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à Anthony pour ce qu’il a apporté à Saint Laurent au cours de ces dix dernières années », et Cédric Charbit, président-directeur général d’Yves Saint Laurent, y ajoute des remerciements « chaleureux pour ses dix années au service de la Maison ». Rien de plus. Pas de mot de l’intéressé, pas de motif, pas de calendrier. Le luxe a cette élégance particulière de savoir congédier sans jamais dire pourquoi, et l’on note que la marque promet d’annoncer « prochainement sa nouvelle direction créative », formule qui, dans le langage du secteur, signifie que la décision est prise et que l’on attend le bon moment pour la mettre en scène.

Kering et la refonte de son luxe : quel successeur pour Saint Laurent

Ce qui rend l’affaire plus qu’esthétique, c’est le contexte économique et managérial dans lequel elle s’inscrit. Kering est en pleine refonte, sous la houlette d’un nouveau patron, Luca de Meo, confronté à plusieurs années de déclin des ventes de Gucci et à la reconquête difficile du marché chinois ; Saint Laurent était l’une des dernières maisons du groupe à n’avoir pas changé de tête, et elle devient, de fait, la dernière à entrer dans le grand mouvement de rotation. Le départ intervient en outre « dans un contexte de ralentissement du luxe », à quelques jours de la publication des résultats trimestriels du groupe, prévue le 22 octobre, calendrier qui n’a rien d’innocent, une transition annoncée avant les chiffres servant aussi à déplacer le projecteur. Quant au successeur, le nom qui revient avec insistance est celui de Chemena Kamali, actuelle directrice artistique de Chloé et passée par Saint Laurent avant d’aller s’épanouir chez le concurrent, ce qui, dans le petit monde des transferts stylistiques, aurait une saveur de retour au bercail. Rien d’officiel, naturellement ; mais les rumeurs, en mode, précèdent toujours les communiqués.

Il faut mesurer ce que dix ans représentent en termes de construction. Vaccarello, arrivé en avril 2016 après Hedi Slimane, a dessiné une silhouette saint-laurentienne devenue immédiatement identifiable : épaule marquée, noir impérieux, cuir, chute de reins, une forme de sensualité prédateuse qui a tenu la maison à l’écart des modes passagères tout en la maintenant commercialement très solide. Il a préservé la parisianité de la marque tout en élargissant son rayonnement, organisant des défilés devant une tour Eiffel illuminée comme autant de tableaux urbains, et il a été couronné début 2026 par le prix du créateur international de l’année au CFDA. Autrement dit : le départ ne répare aucun échec, ce qui le rend plus troublant. On quitte rarement ce qu’on réussit, sauf lorsque le groupe qui vous emploie a d’autres plans.

Et c’est bien là que le récit devient savoureux. Les grands groupes de luxe, à force de vouloir tout contrôler, les marques, les saisons, les calendriers, les récits, finissent par se retrouver dans une situation où chaque maison doit ressembler à un concept géré par un siège, et où le créateur n’est plus qu’un exécutant de mandat renouvelable. Vaccarello était peut-être la dernière figure à avoir conservé une autonomie de dix ans dans cet écosystème ; son départ referme cette parenthèse, et l’on peut légitimement se demander si ce n’est pas la fin d’un certain luxe, celui qui laissait à un styliste le temps de s’installer, de mûrir, de se tromper, de recommencer. Kering a besoin de relancer ses ventes, pas de cultiver des auteurs. Le successeur aura donc un mandat clair, des chiffres à faire, et une porte de sortie discrète au bout du couloir. L’or du Trocadéro aura eu raison de nous faire croire, dix jours durant, qu’un âge d’or peut se prolonger. Il se prolongera ailleurs.

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