Anthony Vaccarello semble dire adieu à Saint Laurent lors d’un défilé sublime sur le thème de l’or 

Il y a des défilés qui se contentent de présenter des vêtements et d’autres qui se donnent des allures de testament, et celui du 29 septembre 2026, place du Trocadéro, appartient résolument à la seconde espèce. La tour Eiffel scintillante pour seul décor rival, des lettres géantes dressées pour l’occasion, et au centre, un homme qui présentait peut-être sa dernière collection pour Saint Laurent après dix années de règne : Anthony Vaccarello a signé là un show qui ressemblait furieusement à un adieu, et toute la profession a lu le message sans qu’aucun communiqué ne le confirme jamais. D’où venait la rumeur ? De signaux accumulés : l’arrivée de Johnny Coca dans l’organigramme, la création inédite d’un poste de Deputy CEO, et cette manière qu’ont les maisons de préparer en silence les transitions qu’elles annonceront plus tard. Vaccarello lui-même a renoncé à son interview backstage habituelle, préférant faire porter à des bouquets de fleurs très sombres et à un mot manuscrit le soin de dire ce que les mots n’oseraient pas. Quand un créateur abandonne sa propre tradition, c’est qu’il a déjà un pied ailleurs.

Saint Laurent printemps-été 2027 : un défilé d’or signé Anthony Vaccarello

Ce qui restera de cette soirée, c’est d’abord une couleur : l’or. Non pas l’or comme clinquant de pacotille, mais l’or travaillé comme une obsession esthétique, décliné dans toutes ses nuances, profond, byzantin, pâle, Renaissance, Art déco, mat ou presque brutaliste, enveloppant les silhouettes de la tête aux pieds, jusqu’à cette gradation finale où les tons dorés ont cédé la place à un noir absolu, comme si le métal soudain s’assombrissait en prévision de la fin. Le défilé s’est ouvert sur Yo Vengo de Piero, dans sa version italienne, clin d’œil à l’origine du créateur, Belge d’adoption mais italien d’ascendance, avant de se clore sur la voix de Charlotte Gainsbourg, en smoking noir Saint Laurent, chantant pour une standing ovation. La scénographie, avec son podium surélevé sous un lustre géant et la Dame de fer illuminée d’or en arrière-plan, tenait du tableau vivant, et les notes de presse avaient convoqué une phrase d’Yves Saint Laurent lui-même, « j’aime l’or, c’est une couleur magique. En reflétant une femme, c’est la couleur du soleil », pour sacrer la démarche. Que de l’or, donc, et pas seulement sur le dos des mannequins.

Un chant d’adieu chic : ce que le geste de Vaccarello signifie pour Saint Laurent

Le détail qui a fait le tour des comptes rendus, c’est ce geste discret mais chargé : à la fin du show, en saluant, Vaccarello a remis une clé à un enfant. Dans un contexte où la presse spécialisée écrit noir sur blanc qu’il s’agit probablement de son dernier défilé, impossible de ne pas y lire une passation, un legs, un geste de transmission adressé au successeur qu’on ne connaît pas encore. Cela reste une interprétation, ni Vaccarello ni la maison ne l’ont confirmée, et il faut le dire avec prudence : on ne sait rien d’officiel, les rapports évoquent une sortie après le show de Paris sans que Kering ait communiqué, et la succession devra s’inscrire dans une stratégie de luxe post-boom pilotée par le nouveau patron du groupe, Luca de Meo. Mais l’accumulation des signaux, le bouquet sombre, l’absence d’interview, la clé, l’or comme métal d’un âge révolu, compose un récit que personne, dans la salle, n’a pu ignorer.

Il faut bien mesurer ce que dix ans signifient dans une industrie où l’on change de tête tous les trois ans. Vaccarello avait pris les rênes en avril 2016, à la suite d’Hedi Slimane, avec la mission de faire rentrer Saint Laurent dans un nouveau cycle ; il en a fait une maison dont chaque silhouette était reconnaissable au premier regard, cette épaule marquée, ce noir impérieux, cette allure de prédateur élégant, et une réussite commerciale qu’aucune fronde esthétique n’a jamais entamée. La référence à l’or, dès lors, prend une dimension rétrospective presque cruelle : l’âge d’or, c’est le sien, celui qu’il clôt avec ce défilé. On peut trouver la chose un peu théâtrale, discuter la valeur de ces grands gestes de départ qui transforment une collection en cérémonie funèbre, objecter qu’aucune annonce n’est venue et que la mode aime le suspense autant que les faits. Mais il y a dans la superposition du thème, du lieu et du moment une cohérence esthétique trop parfaite pour être fortuite : un créateur qui partirait sans rien dire, mais qui aurait tout dit avec une couleur.

Il faudra du temps pour savoir si cette soirée était un adieu ou un simple anniversaire célébré avec faste, dix ans d’une carrière qu’on croyait pouvoir durer une décennie de plus, selon la formule employée à l’époque par les observateurs. Ce qui est certain, c’est que le défilé du Trocadéro laisse un objet esthétique rare, une collection dont le luxe ne se prouve plus par le prix mais par la densité, et un trio final noir dont on ne saura jamais s’il signait la fin d’un âge d’or ou le début d’une nuit nouvelle. Le temple de la mode aura vibré d’or une dernière fois, la tour Eiffel aura servi de témoin muet, et la profession, selon son habitude, aura transformé une simple collection printemps-été en chapitre d’histoire. Tant pis pour le calendrier, tant mieux pour les archives : on retiendra cet or-là.

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