Fashion week : Après le départ de Pieter Mulier, Alaïa signe son grand retour 

Il y a des maisons qui survivent à la perte de leur fondateur et d’autres qui ne s’en remettent jamais ; Alaïa, depuis la mort d’Azzedine en 2017, joue sa survie sur ce fil-là, et la disparition de Pieter Mulier, annoncée le 30 janvier 2026, avait de quoi faire craindre le pire. Pendant cinq ans, depuis sa nomination en février 2021, une première pour la griffe longtemps orpheline, le Belge avait transformé ce qu’on croyait être un sanctuaire en véritable événement de mode : défilés attendus, tapis rouges conquis, Rihanna, Zendaya et Miley Cyrus en ambassadrices de fait, et ce talent pour réinventer la ballerine, la maille sculpturale et la robe seconde peau avec une autorité qui rendait la maison à nouveau désirable. Puis Mulier est parti, direction Versace, où il a pris ses fonctions le 1er juillet 2026, une autre histoire, un autre feuilleton, celui d’une maison italienne en pleine reconstruction. Et Alaïa est restée seule, avec son calendrier à tenir et, pour la première fois depuis cinq ans, personne à sa tête.

Pieter Mulier quitte Alaïa et rejoint Versace : la fin d’une ère

Les adieux, en mars dernier, avaient été à la hauteur de l’enjeu : son dernier défilé pour la maison, à la Fashion Week parisienne, fut salué comme un moment mémorable et émouvant, célébrant cinq années de sensualité et de transparence à la fois rigoureuses et fiévreuses, la revue des rangs de la mode ne parlait que de lui ce soir-là. Sa trace, à vrai dire, dépasse le cadre de la house : Mulier avait été couronné International Designer of the Year aux CFDA Awards 2025, et son nom circulait dans tous les jeux de chaises musicales qui agitent le luxe depuis deux ans, sur fond de turbulences économiques. Son départ s’inscrit dans ce vaste remue-ménage des directions artistiques, Dario Vitale congédié de Versace en décembre 2025 après neuf mois à peine, Glenn Martens quittant Diesel, Dario Vitale rebondissant chez Armani, les grands groupes redistribuant leurs cartes à un rythme qui interdit toute stabilité. Alaïa, en perdant son artisan d’image, perdait bien plus qu’un directeur artistique : elle perdait la voix qui avait rendu à la maison une actualité qu’elle n’avait jamais eue du vivant de son créateur.

Alaïa sans directeur artistique : la maison se réinvente à la Fashion Week

D’où l’intérêt du retour observé ces jours-ci, dans le cadre de la Fashion Week parisienne printemps-été 2027, qui se tient du 28 septembre au 6 octobre 2026. Alaïa figurait au calendrier sous la forme d’une présentation le 3 octobre, sans directeur artistique nommé, configuration inhabituelle, presque expérimentale, qui transforme une maison orpheline en atelier collectif. C’est le studio qui a tenu la barre, appliquant les décisions prises avant le départ de Mulier, et l’exercice n’était pas gagné : après cinq ans d’une signature aussi identifiable, la transition pose la question de la continuité et de l’identité, cette dialectique classique des maisons qui survivent à leurs créateurs. On ne saurait dire, à ce stade, si le résultat porte la marque d’un nouveau souffle ou d’une fidélité prudente ; ce que l’on peut affirmer, c’est que la maison existe encore, qu’elle tient son rang dans le calendrier, et que sa capacité à s’extraire de la personne unique pour passer au collectif constitue un test précieux à l’heure où tout le secteur fonctionne à la vedette interchangeable.

Il y a une ironie dont il faut prendre la mesure : Alaïa, fondée sur le génie d’un homme seul, capricieux, exigeant, qui refusait les calendriers et les injonctions du système, doit aujourd’hui s’accommoder des contraintes mêmes que son fondateur méprisait, présenter saison après saison, tenir les délais, remplir un créneau horaire, exister médiatiquement à date fixe. Le modèle Azzedine reposait sur le refus du commerce ordinaire ; la maison qui porte son nom est désormais obligée de s’y plier, avec pour tout atout une archive inépuisable et une signature assez forte pour survivre à celui qui l’a portée. C’est une gageure, et l’absence de successeur annoncé pendant ces mois d’incertitude a laissé le champ libre à toutes les lectures : attentisme, recherche longue d’un profil rare, ou simplement embarras d’un groupe qui ne sait pas à qui confier un héritage aussi encombrant. Les prétendants, dit-on, ne manquent pas ; les candidats capables de résister à la comparaison, beaucoup moins.

Et puis il y aura, dans les mois qui viennent, la question qui ne peut plus être différée : un nom. Une maison sans directeur artistique est un vaisseau sans capitaine, elle avance par inertie, portée par les modèles dessinés avant le départ, par les équipes restées fidèles, par le prestige accumulé. Ça marche un temps, jamais longtemps. Alaïa a gagné une bataille en revenant sur le podium sans son créateur ; elle n’a pas gagné la guerre, celle de la durée, celle de la nouvelle signature qui devra s’écrire sans trahir ni singer. Ce qui, en mode, revient à demander l’impossible sur commande. On regardera donc avec gourmandise le ballet des rumeurs et des nominations à venir, en sachant que la vraie question n’est pas de savoir qui prendra la suite, mais si quelqu’un osera dire non au fantôme d’Azzedine pour oser dire quelque chose de neuf. Pour l’instant, Alaïa respire, présente, et s’accroche. C’est déjà beaucoup quand tant de maisons se perdent en changeant de main.

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