Presque 4 millions de dollars pour 23 pièces emblématiques vendues lors de la vente aux enchères The Impossible Couture Collection 

Il y a des ventes qui ressemblent à des messes et des ventes qui ressemblent à des règlements de comptes entre héritiers spirituels. La « Impossible Couture Collection », mise sur orbite jeudi soir à New York par la maison Fair Warning, appartient à la seconde catégorie : vingt-trois pièces seulement, disséquées comme des reliques, et un total qui frôle les quatre millions de dollars, soit la coquette somme qu’on consent à débourser pour posséder un morceau de mémoire vestimentaire arraché à ceux qui l’ont portée. Vingt-trois lots, c’est peu, c’est presque insultant de radinerie pour une industrie habituée aux collections de mille pièces ; mais c’est précisément dans cette rareté que se niche le coup de génie, la rareté étant, en matière de couture comme en matière de vin, le plus sûr des arguments de vente.

The Impossible Couture Collection : 23 pièces emblématiques, un trésor de mode sous le marteau

Le décor est planté avec un soin d’orfèvre. Derrière cette vente, deux noms qu’on n’attendait pas nécessairement côte à côte : Peter Brant Jr., rejeton éclairé de la top model Stephanie Seymour et de l’homme d’affaires et éditeur Peter Brant, et Loïc Gouzer, ancien patron de l’art contemporain chez Christie’s qui a désormais ses entrées chez Fair Warning. Le premier a hérité du goût ; le second, de l’œil. Leur collection rassemble les garde-robes de rêve d’Alexander McQueen, Yves Saint Laurent, John Galliano, Azzedine Alaïa et Elsa Schiaparelli, autrement dit la fine fleur du surréalisme appliqué au vêtement, ce que la mode a produit de plus provocant quand elle consentait encore à scandaliser plutôt qu’à collectionner les likes. Du côté du public, on glose à voix basse sur les pièces maîtresses : ces bottes Armadillo exhumées pour Naomi Campbell, rééditées spécialement pour l’occasion, estimées entre 600 000 et un million de dollars, ces tenues de défilé à la mémoire collective survoltée, ces fragments de coupes savantes qui déplacent des dizaines de milliers d’euros au moindre froncement de sourcil. Pendant plus de quatre jours, du 12 au 16 septembre, l’ensemble s’est donné en spectacle sur rendez-vous, comme une chambre d’ambiance de musée où l’on aurait troqué la poussière contre des vitrines climatisées. On n’achète pas une robe, dans ces moments-là : on achète un certificat d’appartenance à une histoire plus grande que soi.

Une vente aux enchères record portée par la fièvre de la mode d’archive

Car il faut bien constater que la mode d’archive est devenue le théâtre d’une fièvre spéculative qui ne dit plus son nom. Depuis que Mouna Ayoub, la grande collectionneuse, a fait tomber sa garde-robe Dior sous le marteau à Paris au début de l’année, 95 lots pour un total record de 6,19 millions d’euros, une rafale historique, les étiquettes ne cessent de grimper, et l’habitude d’acheter du vêtement comme on achetait du tableau s’est installée partout dans le monde. Les maisons de vente s’y sont engouffrées avec un enthousiasme de vautours bien élevés : Kerry Taylor Auctions, Maurice Auction, aujourd’hui Fair Warning, la concurrence est féroce, et l’on se dispute la moindre signature de Galliano comme d’autres se disputaient naguère un Cézanne. La conséquence, c’est que le prix d’une pièce n’a plus grand-chose à voir avec sa qualité intrinsèque : la valeur d’une robe, désormais, se mesure à la rareté de sa lignée, à la notoriété de son porteur, à la mythologie dans laquelle elle s’inscrit. Un tailleur de couturier mort vaut plus qu’un tailleur récent, un vêtement de défilé vaut plus qu’un prêt-à-porter, et l’objet-signature, ce vestige de collection suspendu au fil d’un discours, vaut plus que tout au monde pourvu qu’il ait la légende et qu’il soit rare.

Ce qui frappe, au fond, dans un événement comme celui-ci, c’est l’étrange spectacle d’un milieu qui prétend constamment inventer le futur, lancer des saisons, courir après la prochaine tendance, et qui se bouscule pour s’offrir, à prix d’or, la défroque de ses propres grandes heures. La mode organise son propre pèlerinage, recycle sa mémoire en denrée de luxe, sacralise ses morts et se penche avec une dévotion de collectionneur sur les coupes d’il y a trente ans. Est-ce nostalgie, snobisme, investissement ? Les trois à la fois, comme toujours, et la nuance importe peu, tant que le marteau retombe et que le chèque se signe dans la foulée. Ce n’est pas un hasard si ces vingt-trois pièces, présentées au cœur de la Fashion Week new-yorkaise, ont capté le regard au moment même où les designers présentaient, un peu partout dans la ville, leurs versions de l’an prochain : la couture ancienne, dans une atmosphère d’inflation galopante du désir, s’affiche désormais comme une valeur refuge. À quand la robe cotée sur le NASDAQ, échangée en bourse, garantie par un coffre-fort suisse ? On en rit, mais on s’y prépare déjà, à voix très basse.

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