Il y a des débuts qui s’annoncent comme des révélations et se transforment en simple transfert de notoriété, et il y a ceux qui, malgré tous les soupçons de népotisme, produisent une silhouette sur laquelle le regard s’arrête de lui-même ; ce 1er octobre, quatrième jour de la Fashion Week parisienne, Apple Martin a marché pour Chloé et le verdict était dans la salle : la fille de Gwyneth Paltrow et de Chris Martin, vingt-deux ans, ressemble terriblement à sa mère, et sa démarche a tenu le podium. C’est sous la direction de Chemena Kamali, la directrice artistique de la maison qui a ressuscité l’esprit bohème et romantique de Chloé, que la jeune femme a fait ses premiers pas professionnels, quatre mois après avoir été choisie comme visage de la ligne estivale Chloé À La Plage, où elle posait devant une coquille géante en réinterprétant la Vénus de Botticelli, ce qui, comme baptême de mannequin, a le mérite de la clarté.
Apple Martin fait ses débuts sur le podium de Chloé à Paris
La tenue, d’une blancheur presque irréelle, disait tout le programme de la maison : une robe longue en broderie anglaise, avec un petit col délicat, un décolleté en V, un empiècement plissé sur le buste, une bordure festonnée et des manches ballon légèrement exagérées, le genre de pièce qui évoque une enfance chic, des étés en Normandie et des photographies en noir et blanc de vacances familiales. Aux pieds, des sandales compensées à semelles de bois, très hautes, qui lui ont donné cette allure un peu vacillante mais définitivement assurée des premières fois. Cheveux blonds détachés, aucune affectation, un naturel qui tranche avec la raideur que les débutantes affichent souvent : pour une première, c’était propre. Il faut dire que la concurrence familiale était rude dans la salle, puisque le défilé comptait aussi dans ses rangs Claudia Schiffer et Alexa Chung, et qu’Apple Martin s’en est sortie sans être écrasée par la comparaison, ce qui, en soi, constitue un exploit.
Une entrée dans le mannequinat après une campagne pour Chloé
Il faut être honnête sur ce qui se joue ici, car l’euphémisme mondain commence à fatiguer : Apple Martin n’a pas été choisie au hasard dans une file d’attente de castings anonymes. Fille de deux superstars, une actrice oscarisée devenue entrepreneuse bien-être, un chanteur dont le groupe a rempli tous les stades du monde, elle appartient à cette catégorie que le milieu appelle avec une pointe de cynisme les « enfants de », pour lesquels l’accès aux podiums et aux campagnes s’apparente moins à une conquête qu’à une remise de clés. Faut-il s’en indigner ? Ce serait bien naïf : la mode vit de célébrité depuis sa naissance, elle a toujours préféré un visage connu à un visage inconnu, et il serait absurde d’exiger d’elle une vertu de sélection qu’aucune industrie de luxe n’a jamais pratiquée. Ce qui compte, en vérité, c’est le résultat : la démarche tenait, la présence fonctionnait, et Chloé, qui a le sens du récit, a attaché une histoire à une silhouette. On appellera cela de la chance bien distribuée, et l’on notera que la jeune femme prépare par ailleurs ses débuts d’actrice dans Paris Paramount de Nancy Meyers, aux côtés d’un casting étoffé. Le parcours se dessine tout seul : podium, campagne, cinéma. On ne saurait rêver trajectoire plus lisse, ni moins surprenante.
Reste la question de fond, celle que le petit monde de la mode préfère ne pas se poser à haute voix : que restera-t-il de ces débuts lorsque l’effet de nouveauté et de parentèle se sera épuisé ? Le podium est un exercice cruel, où l’on n’a que trente secondes pour exister, et il ne suffit pas d’être la fille de quelqu’un pour tenir sur la durée, encore faut-il que les marques vous redemandent, que les photographes vous trouvent, que le public vous distingue. Ce qui joue en faveur d’Apple Martin, c’est une forme de discrétion élégante, cette capacité à ne pas surjouer sa condition, à marcher sans revendiquer ; ce qui joue contre elle, c’est l’ombre immense, et encombrante, de sa mère, dont chaque apparition est comparée à la sienne. L’industrie adore ces filiations parce qu’elles alimentent le récit et les pages vues ; elle les abandonne tout aussi vite lorsque la curiosité retombe. À vingt-deux ans, avec une campagne Chloé, un défilé Chloé et un premier rôle au cinéma, la jeune femme a devant elle une opportunité rare et un piège classique : celui du nom qui précède le talent. Ce premier pas sur les planches parisiennes ne dit rien de sa capacité à durer, il dit seulement qu’on lui a donné la chance de le prouver. Cela mérite mieux que des sarcasmes ; cela mérite le même regard exigeant que tout autre débutant, ni plus clément, ni plus cruel.


