Après Versace, Dario Vitale devient le nouveau directeur artistique d’Emporio Armani 

Il y a des ironies qui se savourent comme un vieux Barolo servi trop jeune : Dario Vitale, l’homme que Prada a poliment congédié de chez Versace en décembre dernier, après huit malheureux mois à peine passés à la tête créative de la maison milanaise, vient d’être nommé directeur artistique d’Emporio Armani. L’annonce est tombée ce mercredi, et dans le petit monde de la mode italienne, où les rancunes se conservent mieux que les chutes de tissu, ce retour en grâce avait la délicatesse d’une gifle administrée avec le sourire. Car le voici, ce Milanais de 42 ans, propulsé non seulement à la tête de la ligne la plus espiègle du groupe, mais également responsable des accessoires de toutes les collections, le premier créateur extérieur à la famille Armani à s’emparer d’un tel fief depuis la fondation de l’empire.

Dario Vitale chez Emporio Armani : le premier non-Armani à régner sur les accessoires

Il faut mesurer ce que la formule signifie. Depuis que Giorgio Armani, disparu en septembre 2025, a bâti son royaume sur une certaine idée de l’élégance décontractée, jamais un parfait étranger n’avait eu le droit de toucher aux sacs, aux lunettes, aux chaussures qui font la fortune du groupe. Les accessoires, dans une maison de luxe, sont ce que les cordons de la bourse sont au marchand : le cœur du réacteur, la marge la plus confortable, l’endroit où le nom imprimé justifie à lui seul le prix affiché. Confier cette poule aux œufs d’or à un designer fraîchement éconduit par la concurrence, c’est un geste qui dit à la fois l’urgence et l’appétit. Le groupe Armani, dont le testament du fondateur impose aux héritiers d’ouvrir le capital à un grand acteur mondial, se cherchait un visage neuf, une signature immédiatement reconnaissable, un nom qui fasse oublier que la maison est désormais orpheline de son géniteur. Le voici, servi sur un plateau d’argent par les errements de Prada.

Un parcours en forme de pied de nez à Prada

Le curriculum vitae de Vitale a des allures de mémoires de guerre dissimulées sous la sobriété d’un profil LinkedIn. Formé à la dure, passé par Miu Miu, où il supervisait le prêt-à-porter et l’image, autrement dit l’âme même de la marque, il avait été choisi en avril 2025 pour succéder à Donatella Versace, la première fois qu’un non-membre de la dynastie se voyait confier les clés de la maison fondée par Gianni. Sa première et dernière collection, le printemps-été 2026 présenté à Milan en septembre 2025, avait reçu un accueil flatteur, presque complice, de la profession : le garçon avait du goût, de la tenue, une manière de comprendre le baroque sans y sombrer. Las : à peine la maison au médaillon méduséen tombée dans l’escarcelle de Prada, acquise pour 1,25 milliard d’euros auprès de Capri Holdings, que le couperet tombait. Le départ fut acté dans les jours qui suivirent la finalisation de la transaction, avec cette courtoisie administrative qui n’épargne pas les cœurs. Le modeste Vitale était devenu, en quelques mois, un dommage collatéral de haute couture. Le prétendant éconduit d’aujourd’hui est le promu de demain, et l’industrie, qui ne dort jamais, le guettait déjà comme on surveille une martingale : le New York Times parle d’une « classe cancanière » agitée d’un jeu sans fin de pronostics. Le suspense est levé, et le vainqueur n’est pas celui qu’on croyait.

Ce que cette nomination révèle, au fond, c’est la vitesse à laquelle le luxe italien se réorganise autour des mêmes visages, dans un bal des chaises musicales qui n’a de ludique que l’apparence. Armani, privé de son patriarche, doit prouver qu’il survivra à l’homme ; Prada, qui a avalé Versace, doit démontrer qu’il digère ses proies ; et Vitale, éternel transfuge, doit démontrer qu’il peut incarner une énième grammaire esthétique sans perdre la sienne. Giuseppe Marsocci, directeur général du groupe, a eu cette formule d’un lyrisme prudent, évoquant une nomination qui « renforce notre organisation créative » et « confirme notre engagement à aller de l’avant tout en restant fidèles aux valeurs et à la vision de Giorgio Armani ». Traduisons : nous avançons, mais nous jurons que ce n’est pas un virage. Emporio, ligne plus agile, plus scintillante et « occasionnellement sexy » selon les Américains, se prête d’ailleurs à ce jeu d’équilibre ; c’est là que la maison peut se permettre d’être un peu insolente sans trahir sa respectabilité. Reste à voir si Vitale, dont la première collection Armani n’est pas attendue avant plusieurs mois, saura imprimer sa marque sans réveiller les fantômes, ceux d’un fondateur dont chaque ligne tracée continue de servir d’évangile, et ceux d’un séjour versaillais achevé prématurément, dont la cigarette n’a pas fini de fumer. La mode n’aime rien tant que les rédemptions. Elle adore, plus encore, les revanches.

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