Il faut bien reconnaître une chose : depuis son retour, Céline Dion ne fait plus rien comme tout le monde, et cela commence à devenir embarrassant pour tous ceux qui avaient écrit sa retraite. Lundi soir, 28 septembre, au pied de la tour Eiffel, c’est elle qui a clôturé le défilé L’Oréal Paris, la grand-messe glamour qui ouvre traditionnellement la Fashion Week parisienne, avec une apparition que personne n’attendait et que tout le monde a filmée. En robe fourreau noire, cheveux lâchés, sourire en bandoulière, la Québécoise a entonné I’m Alive, ce tube de 2002 au titre devenu programme : au moment où le podium installé place Joffre accueillait encore le public, la diva a transformé un show cosmétique en déclaration de survie. Le choix du morceau n’a rien d’innocent, « je suis vivante », et clôt à lui seul une décennie de doutes médicaux, d’annulations et de convalescence.
Céline Dion crée la surprise au défilé L’Oréal Paris au pied de la Tour Eiffel
L’événement, gratuit sur réservation, avait été programmé à 21 heures, place Joffre, entre l’École militaire et le Champ-de-Mars, la tour Eiffel dans l’axe du podium, un décor que la star a manifestement adopté comme résidence sentimentale. Ce n’est pas la première fois que la diva s’affiche au pied du monument : on se souvient de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et de cette note suspendue dans le ciel parisien. En cette fin septembre, elle y revient donc en mode mineur et mélancolique, entonnant un de ses anciens succès avant d’être rejointe par les mannequins de la marque, un défilé qui, cette année, a sorti les grands moyens avec Viola Davis, Simone Ashley, Aja Naomi King et Eva Longoria. On appréciera la mécanique : le blockbuster cosmétique engage une constellation de visages pour habiller un podium, et c’est une chanteuse, hors du corps de métier, qui vole la vedette à tout ce beau monde. Mais c’est Céline Dion, et Céline Dion, depuis vingt ans, a ce don particulier de rendre les événements des autres un peu plus petits à côté d’elle.
Entre concerts et Fashion Week, l’omniprésence parisienne de la diva québécoise
Ce qui frappe, au fond, c’est l’aisance avec laquelle Céline Dion a réinvesti Paris. Depuis le 12 septembre, elle y donne une série de vingt-six concerts, seize jusqu’à la mi-octobre, dix autres en mai 2027, dont le premier soir, à la Plenitude Arena de Nanterre, avait fait couler les larmes et remplir les colonnes. Entre deux représentations, la voilà qui s’invite sur un podium de mode, sans autre justification qu’un sourire et une chanson, et cette permutation de statut dit beaucoup de son pouvoir actuel : elle n’est plus seulement une chanteuse en tournée, elle est devenue un motif parisien, une présence que la ville s’attend à croiser, un événement en soi, la sextape sentimentale d’une capitale qui adore se voir dans ses égéries. Les médias n’ont pas boudé leur plaisir, « Sacrée Céline Dion », s’exclamait-on au lendemain du show, ce qui résume assez bien le rapport que la France entretient avec elle : un mélange d’affection, d’ironie douce et de vraie reconnaissance pour cette femme qui, après avoir traversé l’enfer du syndrome de la personne raide, remonte sur scène avec une énergie qui déconcerte ceux qui la croyaient finie.
On pourra toujours trouver à redire. Il y a quelque chose de légèrement déconcertant, dans le luxe contemporain, à faire systématiquement appel aux mêmes figures de l’émotion pour couvrir ses propres opérations : la douleur transformée en valeur marchande, la résilience en argument de marque, la voix éraillée en preuve de sincérité, cela finit par ressembler à une forme de vampirisation galante, où l’on invite la diva à venir pleurer ses malheurs devant une foule ravie d’avoir un prétexte pour l’ovationner. Mais il faudrait être bien aigre pour bouder ce moment-là, car Céline Dion ne se laisse pas instrumentaliser si facilement : elle chante, et la chose lui appartient. Sa performance, brève, anecdotique, sans doute filmée mille fois pour les réseaux, dit une vérité simple que le défilé L’Oréal ne méritait peut-être pas : que le luxe, au bout du compte, se fait dépasser par quiconque sait viscéralement habiter un morceau. On ne saura sans doute jamais si elle a assisté à d’autres défilés dans les jours suivants, les rumeurs vont bon train, mais une chose est acquise : il y a des années que Céline Dion ne chante plus pour se produire, elle chante pour prouver qu’elle est là, et ce soir-là, au pied de la tour Eiffel, la preuve était éclatante, gonflée d’un tube choisi avec le soin d’une confession. I’m alive : elle aurait pu se contenter de le dire. Elle l’a chanté, et c’était mieux.


