Guernesey – L’île anglo-normande où Victor Hugo écrivait face à la mer

À une heure et demie de Paris, l’archipel anglo-normand parle français par ses noms de lieux et anglais par ses boîtes aux lettres. Cinq jours suffisent pour en faire le tour : les pas de Renoir à Moulin Huet, la maison d’exil de Victor Hugo, une île voisine qui a refusé la voiture, et des tables qui regardent toutes la mer.

Par Ulysse Flowen

Il y a, dans les noms de Guernesey, quelque chose qui désoriente un voyageur français. On roule vers Moulin Huet, on déjeune à Rocquaine, on grimpe aux Vauxbelets, et l’on entend pourtant l’anglais partout, les voitures roulent à gauche et l’on paie en livres. L’île se tient là, à une trentaine de kilomètres des côtes normandes, si proche que par temps clair on devine la France à l’horizon, et si distincte qu’elle bat monnaie, vote ses lois et cultive sa propre langue, le guernésiais.

Cette position d’entre-deux a fait sa fortune et son histoire. Les corsaires en firent une base, les contrebandiers un entrepôt, les proscrits un refuge. Et quand Victor Hugo dut quitter Jersey, c’est ici qu’il trouva, pour quinze ans, le rocher d’où il allait écrire.

Saint-Pierre-Port, une capitale face à la mer

Tout commence dans la capitale, qui descend vers son port en gradins de granit. Au-dessus de la ville, du côté de Cambridge Park, The Duke joue la carte de l’hôtel de quartier : des chambres claires et des suites lumineuses, un lobby chaleureux où l’on s’assoit volontiers.

The Dax, la table ouverte du matin au soir, apporte à la maison son air de café de village chic. Au petit déjeuner, en plus d’un buffet de très bonne qualité, une carte proposant un éventail de petits déjeuners s’étendant du full-english breakfeast à l’églefin fumé, en passant par des pancakes aux fruits rouges, notamment les mûres et myrtilles sauvage de l’île.

En contrebas, les rues pavées de Saint-Pierre-Port alignent boutiques indépendantes, musées et bibliothèques, et l’on prend le temps de flâner jusqu’à Market Square. Plus bas encore, au bout de la promenade, s’ouvrent les bassins de La Vallette. Creusés dans la roche en 1865, récemment restaurés, ces bains de mer font partie du quotidien insulaire : on y descend par tous les temps, et les vestiaires proposent des douches chaudes à la sortie. On y nage en bonne compagnie. Hugo, qui vécut sur l’île de 1856 à 1870, et Renoir, venu en vacances en 1883, s’y sont baignés l’un et l’autre. L’eau est assez fraiche, et varie entre 15 et 19 degrés !

Le soir, la ville révèle une autre facette, plus cosmopolite qu’on ne l’imagine. Chez Dhaka, sur Lower Pollet, ce sont les saveurs du Bangladesh qui s’invitent à table, franches et généreuses, et l’on appréciera particulièrement toutes les épices mises au service des viandes et poissons, à l’instar du Murgi Rezala, poulet rôti mariné pendant 24 heures puis braisé, cuisiné avec des oignons, de l’ail, du gingembre et des épices. Le tout est nappé d’une sauce à la noix de coco et au curcuma.

Sur les pas de Renoir, à Moulin Huet

Au sud de l’île, la baie de Moulin Huet dévale entre les fougères jusqu’à une plage de galets bordée d’aiguilles rocheuses. Renoir y passa l’été 1883 et en rapporta une série de toiles baignées d’une lumière qu’il ne trouvait nulle part ailleurs.

Depuis 2019, l’association Art for Guernsey y a installé le Renoir Walk, un court sentier libre d’accès jalonné de cinq cadres vides, plantés à l’endroit exact où le peintre posa son chevalet. Il suffit de regarder au travers pour retrouver le cadrage de ses tableaux, à cela près que le paysage, lui, bouge encore : la mer change de couleur, les nuages passent, les baigneurs traversent la toile. Les cadres ont été dessinés pour faire écho à ceux, très ornés, que Renoir choisissait pour ses œuvres.

À quelques pas, le Renoir Tea Garden sert des thés d’artisan et une cuisine insulaire face à la même vue comme cette généreuse et tout aussi bucolique assiette de crabe local de Guernesey.

La halte suivante se fait au retour à Saint-Pierre-Port, à l’Hôtel de Havelet. La maison géorgienne, quatre étoiles, cultive un charme d’un autre siècle : un jardin abrité du vent, des terrasses fleuries, et le centre-ville à quelques minutes de marche. Le petit-déjeuner s’y prend dans une salle au nom irrésistible, le Wellington Boot.

Hauteville House, le décor d’un exil

C’est l’adresse que tout Français devrait connaître. Au 38 Hauteville, sur les hauteurs de Saint-Pierre-Port, Victor Hugo acheta une maison avec les droits d’auteur des Contemplations et y installa son exil. Il y acheva Les Misérables, y écrivit Les Travailleurs de la mer, roman qu’il dédia à l’île elle-même, ce rocher d’hospitalité et de liberté où il avait trouvé asile.

La visite guidée, menée en français, dure une heure, et l’on comprend très vite que la maison est une œuvre à part entière. Hugo n’était pas qu’un écrivain : il dessinait, il peignait, et Hauteville House en porte partout la trace, dans les panneaux sculptés, dans les meubles qu’il a composés lui-même en assemblant coffres et boiseries chinés, jusque sur les murs. Il l’a pensée comme un roman à son effigie, chargée, pleine de messages dissimulés et de devises gravées, où chaque pièce possède sa personnalité et son atmosphère propres. En passant d’une salle à l’autre, c’est comme si l’écrivain nous invitait à entrer dans un nouveau chapitre, parfois même dans une autre histoire.

La progression n’a pourtant rien d’un hasard. Au rez-de-chaussée, tout est sombre, tendu de bois et de tapisseries. Puis, d’étage en étage, la lumière gagne du terrain et finit par envahir les pièces. Au troisième, le plus modeste de la maison, elle entre de partout : c’est le look-out, la véranda de verre où Hugo écrivait debout, sur une petite table pliante, face à la baie et au port de Saint-Pierre-Port, avec la France quelque part derrière l’horizon.

C’est justement dans cette lumière qu’est né son roman guernesiais et avec lui un mot neuf dans notre langue. Pour nommer le monstre que combat son héros, l’artiste exilé délaisse le poulpe et lui préfère la pieuvre, terme emprunté au parler de l’île. Le livre paraît en 1866, le mot entre dans le français pour ne jamais en ressortir.

L’après-midi bascule ensuite du côté de l’aventure. Depuis Crown Pier, les semi-rigides d’Island RIB Voyages filent le long des côtes, passent au pied des forts qui gardent le port et racontent, moteur au ralenti, les pirates, les contrebandiers, les corsaires, mais aussi plus tard les « ladies of the night » qui y avaient pris leurs quartiers loin de la ville, qui ont fait la réputation de ces eaux. Sortie dépendante de la météo, comme il se doit, et à sensations fortes !

Le dîner se prend chez Fukku, sur Smith Street, en plein centre-ville, non loin du port. Ouvert en 2022 comme izakaya (l’équivalent du bistrot nippon) avant de devenir un vrai restaurant, la maison est référencée au guide Michelin depuis 2025 et compose une cuisine japonaise précise, entre produits importés du Japon et arrivages locaux, comme cet assortiments de truites de mer, bar et saumon, ou encore cette salade de crabe locale aux algues wakame, relevée par une subtile vinaigrette au yuzu.

Sercq, le château de fées de Victor Hugo

Il faut se lever tôt, et cela vaut la peine. Le ferry de Sark Shipping quitte Saint-Pierre-Port au matin et rejoint Sercq en une heure. À l’arrivée, un tracteur remorque le « toast rack », ce bus à claire-voie qui hisse les passagers en haut de Harbour Hill pour une poignée de pièces. Prévoir du liquide : sur l’île, tout le monde n’accepte pas la carte.

Hugo, qui y venait régulièrement depuis Guernesey, décrivait l’île comme une sorte de château de fées plein de merveilles, et la formule tient toujours. Sercq n’a ni voiture ni éclairage public. On s’y déplace à pied, à vélo ou en calèche, et le ciel nocturne y est si noir que l’île fut la première au monde à recevoir le label Dark Sky Island. Les vélos se récupèrent chez Avenue Cycles, sur la grande rue, et le reste de la matinée appartient aux chemins creux.

Direction le sud et La Coupée, l’image même de l’île : une arête de terre large de quelques mètres, bordée de garde-corps, qui relie la grande Sercq à la petite, avec le vide de part et d’autre et deux plages en contrebas. La mer a rongé les flancs pendant des siècles et continue son travail.

On y déjeune volontier au Sark Yard, boutique-épicerie de l’Avenue où l’on trouve aussi bien des vêtements et des objets pour la maison que du fudge, du sloe gin, des fromages et des sandwichs au crabe, à accompagner d’un verre de vin.

L’après-midi commence à La Seigneurie, siège du seigneur de Sercq depuis 1730, dont la maison remonte à 1565. Son jardin clos, plusieurs fois primé, est une explosion de couleurs et de parfums en toute saison, et un refuge pour une faune que les naturalistes viennent observer de loin.

En contrebas du château, le Monk’s Pond et son petit pont rouge composent un tableau d’un bucolisme parfait, tache vive posée au milieu de la verdure. Plus loin, un labyrinthe végétal invite à se perdre : à qui parvient au bout, un drapeau signale l’arrivée et offre une vue spectaculaire sur l’ensemble du jardin.

À l’extrême nord de l’île, sur la pointe de L’Eperquerie, une autre curiosité attend les marcheurs : le bouddhism rock carving, un bloc de granit gravé d’un mantra bouddhiste. La pierre a été choisie pour sa résistance et sculptée, pour le passage à l’an 2000, par un moine tibétain, à la demande d’un amoureux de Sercq. L’inscription, les six syllabes d’Om mani padme hum, « Salut au joyau dans le cœur du lotus », est réputée protéger du mal. Le regard, lui, file vers Herm, Jéthou et Guernesey.

Le reste de la journée se donne au hasard : les chocolats de Caragh, maison familiale devenue en vingt ans une institution locale, la Window in the Rock ouverte à flanc de falaise, la laiterie, l’atelier de poterie de Lorainne, et le petit musée de l’Occupation installé dans l’ancienne salle communale, rappel des cinq années où les îles Anglo-Normandes furent le seul territoire britannique occupé par l’armée allemande.

Retour par le ferry de fin de journée, et dîner chez Christies Brasserie, sur The Pollet. Décor Art déco, vue sur le port, salle qui bruisse jusqu’à tard : l’adresse est de celles où l’on croise la moitié de la ville. La carte fait la part belle aux produits marins : saumon fumé au bois de chêne surmonté de chair de crabe ou encore black cod au fromage local de Guernesey, dans un triptyque épinard et purée de pommes de terre originaires de l’île.

Le tour de l’île, du paddle au tricot

La dernière journée commence dans l’eau. Avec Kristine, d’Outdoor Guernsey, on pratique le SUP yoga, cette discipline qui consiste à enchaîner les postures sur une planche de paddle ancrée près du rivage. Le lieu n’est arrêté que la veille, selon le vent et les marées, à Cobo Bay ou dans la crique de Petit Bot. Combinaison, planche et gilet sont fournis, l’expérience n’est pas requise, et l’équilibre vient plus vite qu’on ne le croit, à condition de respirer.

Sur la côte ouest, le Guernsey Pearl Café domine la baie de Rocquaine et résume sa philosophie en trois mots : bonne cuisine, belle vue, et surtout aucune hâte. C’est là que l’on savoure, face aux rochers et à la mer, l’un des meilleurs fish & chips de l’archipel, mais aussi, surprise plus exotique, de savoureux momos. Ces raviolis himalayens cuits à la vapeur, déclinés au poulet ou en version végétarienne, offrent une véritable explosion de saveurs en bouche.

À deux pas, Le Tricoteur perpétue une autre fierté insulaire : le guernesey, ce pull de laine serrée que portaient les pêcheurs. On le portait ajusté, près du corps et par-dessus les sous-vêtements, afin que ni le vent ni les embruns ne passent. Les coupes d’aujourd’hui sont plus amples, mais le dessin n’a pas bougé d’une maille. C’est l’un des derniers modèles classiques du tricot à être resté fidèle à sa fonction d’origine, et c’est sans doute pour cela qu’il est devenu à la mode.

Le vêtement a ses lettres de noblesse. Au XIXᵉ siècle, Nelson le recommandait à l’Amirauté comme pièce d’habillement naval, et en 1857 les soldats de la garnison de Halifax, en Nouvelle-Écosse, en reçurent un dans leur paquetage d’hiver. Depuis, le guernesey s’est invité dans les pages de Vogue, de GQ et d’Esquire, et les costumiers d’Hollywood le redemandent régulièrement.

L’atelier, lui, se visite, et c’est là que le prix des choses prend son sens : il faut jusqu’à six semaines pour venir à bout d’un seul pull. D’un côté, le vacarme des machines, dont certaines, très anciennes, fonctionnent encore avec des cartes perforées qu’Ian, le mécanicien maison, répare et remet en service. De l’autre, le calme de l’atelier de finition, où chaque pièce est reprise et assemblée à la main, point après point. Vingt-cinq personnes terminent ainsi les pulls chez elles, aux quatre coins de l’île, dans une version insulaire du travail à domicile.

La maison en a reçu un bel hommage. En janvier 2025, le lieutenant-gouverneur de Guernesey, Richard Cripwell, est venu voir l’atelier, et la lettre de remerciement qu’il a envoyée ensuite trône aujourd’hui encadrée dans la boutique. Il y confie avoir découvert, derrière la mécanique, autant un artiste qu’un ingénieur de premier ordre, et salue un attachement rare à la durabilité, aux savoir-faire traditionnels et à la communauté de l’île.

Sur un panneau, une expression résume à elle seule l’esprit guernesiais : Cor La Eh ! Intraduisible, quelque part entre « ça alors ! » et « eh ben ! », avec ce eh que les insulaires ajoutent en fin de phrase comme nous glissons « n’est-ce pas ? ». Une autre façon de mieux comprendre l’esprit unique de cette anglo-normande.

Puis vient la Petite Chapelle, aux Vauxbelets. Bâtie à partir de 1914 par un frère des écoles chrétiennes venu de France. Inspirée de la grotte de Lourdes, cette minuscule œuvre d’art naïf est entièrement recouverte de galets, de coquillages et d’éclats de porcelaine récoltés au cours du temps des quatre coins de l’île. Celle que l’on visite aujourd’hui est la troisième version : les deux premières furent jugées trop petites, ou trop critiquées, et démolies par leur auteur. L’entrée est libre, et l’on ressort de cet édifice minuscule avec le sourire des enfants.

Le dernier dîner se prend les pieds dans le sable, ou presque, à La Réunion, sur la côte de Cobo, dans l’une des plus belles salles de l’île au coucher du soleil. Produits locaux, cuisine de saison et un travail minutieux sur la préparation de chaque ingrédients. Au menu : carottes nouvelles déglacées au miel, un grand classique revisité de la haute cuisine britannique et un risotto à la chair de crabe locale infusé dans une huile de ciboulette brûlée.

Au matin, l’avion décolle vers Paris. On quitte Guernesey en une heure et demie, avec un mot appris la veille, que l’on prononce mal et qui dit tout : a la perchoine. Jusqu’à la prochaine fois.


Carnet pratique

Y aller : Vols directs Aurigny entre Paris-Charles-de-Gaulle et l’aéroport de Guernesey, en une heure et demie environ. Par voie fluviale, il existe un ferry au départ de Saint-Malo et une nouvelle ligne de ferry vient tout juste d’être annoncée au départ de Cherbourg.

Circuler : L’île se parcourt en taxi, à vélo ou à pied. À Sercq, la voiture est tout simplement interdite. L’application VisitGuernsey propose des itinéraires de marche, de vélo et des guides de baignade pour les plages et les criques.

Où se reposer :

À découvrir :

À déguster :

  • Dhaka, cuisine bengalie, 56 Lower Pollet, Saint-Pierre-Port GY1 1WQ.
  • Renoir Tea Garden, crabe, bean jar et gâche face à la baie, rue du Moulin Huet GY4 6DS.
  • Fukku, cuisine japonaise citée au guide Michelin, 16-18 Smith Street, Saint-Pierre-Port GY1 2JQ.
  • Sark Yard, épicerie et table du midi, The Avenue, Sercq GY9 0SD.
  • Christies Brasserie, décor Art déco et vue sur le port, 43 The Pollet, Saint-Pierre-Port GY1 1WQ.
  • Guernsey Pearl Café, face à la baie de Rocquaine, route de Rocquaine GY7 9BY.
  • La Réunion, les pieds dans le sable au coucher du soleil, Cobo Coast Road GY5 7HB.

Se renseigner : visitguernsey.com

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