Après la polémique Thelyson Orélien, le Goncourt dévoile sa deuxième sélection 

Il y a des rentrées littéraires qui se disputent à coups de prix et de ventes, et il y en a d’autres que la rumeur vient contaminer, ces scandales qui transforment une course aux honneurs en procès public ; l’affaire Thélyson Orélien appartient à cette seconde catégorie, et il faut mesurer la violence du coup porté à une institution qui cultive depuis plus d’un siècle la solennité de ses délibérations. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a retiré de sa première sélection C’était ça ou mourir, le roman de l’écrivain canado-haïtien, publié chez Grasset et couronné quelques jours plus tôt par le Prix du Roman Fnac, invoquant des plagiats révélés dans des textes plus anciens et des analyses qu’elle jugeait convergentes selon lesquelles l’ouvrage serait « très largement le produit d’une intelligence artificielle ». Une exclusion prononcée sans unanimité, commandée par la « volonté de préserver l’intégrité du prix Goncourt », et qui a fait de ce livre l’emblème d’un débat sur l’écriture à l’ère des machines.

L’affaire Thélyson Orélien : quand l’intelligence artificielle entre dans la course

Le déclencheur, dans cette histoire, a quelque chose de presque comique tant il est de son temps : les accusations sont venues d’un compte X baptisé « Balance ton Claude », référence au nom d’un assistant conversationnel, jusqu’alors confidentiel avec ses quatre-vingt-douze abonnés, qui affirmait que le roman avait été « presque intégralement » rédigé par une intelligence artificielle. On apprendra par la suite que ce compte était tenu par un chroniqueur littéraire du Figaro, ce qui n’a rien apaisé le débat. Thélyson Orélien nie, dénonce une « volonté de le faire taire », et continue d’être cité dans les sélections du Renaudot, du Femina, du Médicis, du Prix Décembre et du Goncourt des lycéens, aucun de ces jurys n’ayant pour l’instant annoncé de retrait, ce qui en dit long sur le flou qui entoure la question. Le milieu, lui, s’agite : on entend que « l’IA n’est qu’un outil », que les auteurs et l’édition sont bousculés, que les certitudes vacillent. On ne saura probablement jamais avec certitude quelle part exacte une machine a pris dans la fabrication du livre, ce qui est proprement la caractéristique des affaires de ce genre.

La deuxième sélection du Goncourt 2026 : huit romans encore en lice

C’est dans ce contexte que l’Académie a dévoilé sa deuxième liste, ce mardi 6 octobre, réduite à huit titres. Y figurent Boris Bergmann avec Minotaure (Albin Michel), Sonia Devillers avec Le fabuleux piano (Robert Laffont), Anne Godard avec Nous aussi (Actes Sud), Yannick Haenel avec La solitude des professeurs est infinie (Gallimard), Philippe Jaenada avec L’inconnue du Quai de Javel (Flammarion), Clémentine Mélois avec Choses que je croyais perdues (L’Arbalète/Gallimard), Sylvain Prudhomme avec De l’autre côté du lac (Minuit) et Olivier Rolin avec La Guerre éternelle (Gallimard). Comme toujours, le sévère écrémage a fait son œuvre : sur les seize noms de la première sélection, la moitié a disparu, et l’on note que Gallimard place trois titres dans la liste finale, ce qui, dans le petit monde des rivalités maison à maison, n’est pas rien. Le lauréat sera proclamé le 3 novembre, au restaurant Drouant, comme le veut le rituel.

Il faut le dire sans détour : l’Académie s’est comportée en institution embarrassée, pressée d’anticiper une décision qui serait tombée de toute façon, comme le reconnaissait un observateur, et elle a tranché en dehors de toute procédure officielle, sur la base d’analyses dont elle ne précise ni la nature ni les auteurs. On ne peut pas lui reprocher de vouloir protéger son prix, c’est son intérêt le mieux compris. On peut en revanche s’étonner de la vitesse et de la discrétion de la sanction, dans une affaire où aucune culpabilité n’a été établie, et où l’accusation initiale émanait d’un compte anonyme tenu par un journaliste en position d’influence. Il y a là un mélange dérangeant de vertu affichée et de procédure expéditive, qui donne l’impression que le Goncourt a surtout voulu se protéger d’un scandale médiatique plutôt que juger un livre.

Et ce qui reste de l’affaire, au-delà du roman lui-même, est une question que le monde des lettres n’a pas fini de digérer : que fait-on, désormais, de la frontière entre l’écriture assistée et l’écriture tout court ? Les éditeurs ne disposent d’aucun outil fiable de détection, les jurys n’ont pas de doctrine, les auteurs eux-mêmes se sentent suspectés par principe, et l’on voit poindre un système où l’accusation publique peut suffire à exclure, sans preuve ni droit de réponse. Le Goncourt a tranché dans l’urgence, et sa deuxième sélection, austère, sans le nom devenu toxique, témoigne de sa volonté de revenir au texte. Reste à savoir si la littérature, celle qu’on écrit à la main, au clavier ou avec un peu d’aide, sortira grandie de cette séquence, ou si la prochaine rentrée verra fleurir les comptes anonymes et les dénonciations préventives. Le prix sera décerné le 3 novembre, mais la vraie bataille ne se jouera pas à Drouant.

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