Il y a des rituels de la rentrée littéraire qui ne changent pas, qui traversent les décennies avec une obstination presque rassurante, ces cérémonies de la République des lettres où l’on se retrouve, année après année, dans les mêmes salons, autour des mêmes tables, à débattre des mêmes questions sous des noms différents; et la première sélection du prix Goncourt en est l’un des plus éminents, ce moment où dix académiciens, réunis dans les salons du restaurant Drouant, place Gaillon, sous la présidence de Philippe Claudel, dévoilent les seize romans qui entrent dans la course au plus prestigieux des prix littéraires français. Le 2 septembre 2026, comme chaque premier mercredi de septembre, la liste est tombée, et avec elle les espoirs, les déceptions, les spéculations, cette fièvre collective qui saisit le milieu editorial, les libraires, les journalistes, les lecteurs compulsifs qui achètent les livres sélectionnés dans l’espoir de deviner le lauréat avant tout le monde. Seize romans, seize auteurs, neuf hommes et sept femmes, une diversité que l’Académie se plaît à souligner, et une incertitude qui fait le sel de la compétition, car si quelques noms attendus figurent dans cette liste, elle recèle aussi ses surprises, ses outsiders, ces plumes que personne n’avait vues venir et qui, parfois, finissent par l’emporter.
Prix Goncourt 2026: les seize romans de la première sélection dévoilés
Ce qui frappe, en parcourant cette liste, c’est l’équilibre calculé entre les poids lourds et les révélations, entre les noms qui font vendre et ceux qui font découvrir. On trouve d’abord les habitués, ces écrivains dont la présence est devenue presque rituelle: Philippe Jaenada avec L’inconnue du Quai de Javel chez Flammarion, ce romancier au style baroque et à l’imagination débordante qui avait déjà été sélectionné en 2017 pour La Serpe; Sylvain Prudhomme avec De l’autre côté du lac aux Éditions de Minuit, ce prix Femina 2019 qui revient avec une œuvre ambitieuse; Yannick Haenel pour La solitude des professeurs est infinie chez Gallimard, cet auteur qui divise autant qu’il passionne, entre le lyrisme et la provocation. Et puis il y a les voix plus récentes, celles que le Goncourt aime à révéler: Lilia Hassaine avec JE, ce deuxième roman chez Gallimard après le succès de Soleil amer; Anne Godard pour Nous aussi chez Actes Sud, cette romancière dont on parle avec beaucoup de bien depuis la parution; Thélyson Orélien, dont le nom circulait dans les coulisses de la rentrée; Olivier Grondeau avec Joseph dans la nuit chez L’Iconoclaste. La diversité des éditeurs est notable, même si Gallimard réalise la meilleure performance avec quatre romans retenus, ce qui n’est pas une surprise pour la maison qui domine depuis toujours le paysage littéraire français, mais qui rappelle que le Goncourt, malgré ses efforts de modernisation, reste attaché à certaines institutions.
Goncourt 2026: favoris, surprises et incertitudes de la course au prix
Ce qui rend cette première sélection particulièrement intéressante, c’est l’absence de favori déclaré, cette ouverture qui laisse présager une course imprévisible, où les alliances se noueront et se dénoueront au fil des délibérations, où les coups de théâtre sont toujours possibles, où le dernier lauréat, Laurent Mauvignier pour Tous les hommes désirent naturellement savoir, a prouvé que le Goncourt pouvait encore surprendre en couronnant un auteur de la collection Blanche, cette ligne éditoriale de Gallimard qui n’est pas la plus médiatique mais qui représente l’excellence littéraire dans sa forme la plus pure. Cette année, la donne semble encore plus indécise, avec des livres aux univers très différents, des tonalités variées, des styles qui vont du réalisme le plus cru à l’onirisme le plus débridé, comme si l’Académie avait voulu offrir un panorama de ce que la littérature française peut produire de plus riche et de plus contradictoire.
On trouve aussi dans cette liste des noms que l’on n’attendait pas forcément, ces surprises qui font le charme de la sélection: Sonia Devillers, connue du grand public pour son travail à la radio, présente avec un roman chez Grasset; Patrice Trigano pour Bataille au procès chez Maurice Nadeau, ce libraire et éditeur qui devient auteur; Ananda Devi avec Chronique d’un royaume perdu, cette voix mauricienne qui enrichit la francophonie du prix; Olivier Rolin pour La Guerre éternelle, ce voyageur infatigable dont chaque livre est une expédition. Cette diversité est peut-être le signe que le Goncourt, sous la présidence de Philippe Claudel, cherche à élargir son spectre, à accueillir des voix qui ne viennent pas seulement du centre parisien, à reconnaître que la littérature française, au sens large, se parle aujourd’hui dans des accents multiples, des trajectoires variées, des registres qui défient toute uniformisation.
Mais il ne faut pas se leurrer: derrière cette diversité affichée, le Goncourt reste un jeu de pouvoir, une négociation entre dix personnalités fortes, chacune avec ses préférences, ses alliances, ses rancunes, ses coups de cœur et ses coups de gueule, et la première sélection n’est que le début d’un marathon qui se terminera le 3 novembre, jour de la délibération finale, où les dix académiciens s’enfermeront pour débattre, voter, éliminer, jusqu’à ce qu’un livre émerge, parfois à la surprise générale, parfois après des heures de discussion acharnée. Entre-temps, il y aura la deuxième sélection, réduite à quatre ouvrages, cette étape cruciale où les favoris se dégagent et où les outsiders disparaissent, où la presse spécialisée multiplie les pronostics et où les libraires installent les présentoirs dédiés.
On peut déjà parier, spéculer, tenter de lire dans le thé les intentions du jury; on peut citer les noms qui reviennent dans les conversations, ces auteurs dont on dit qu’ils ont le profil Goncourt, cette espèce de sixième sens littéraire qui fait trembler les milieux parisiens. Mais le Goncourt a cette qualité perverse de récompenser souvent celui qu’on n’attendait pas, de couronner le livre que personne n’avait vu venir, de faire mentir les pronostics avec une régularité qui devrait pourtant enseigner la prudence. La première liste est tombée, seize romans sont en lice, et pendant deux mois, la France littéraire va vivre au rythme de cette course, de ces débats, de ces lectures précipitées, de ces paris insensés, jusqu’au jour où un nom sera proclamé, un livre sacré, un auteur consacré, et où tous les autres retourneront à leurs manuscrits, à leurs doutes, à l’attente du prochain septembre, de la prochaine liste, de la prochaine chance. Car le Goncourt, c’est cela aussi: une machine à fabriquer des espoirs, à les briser ou à les exaucer, à transformer la littérature en spectacle, en jeu, en passion collective, et à rappeler chaque année que dans ce pays, les mots comptent encore, que les livres ont du poids, que la fiction peut devenir, l’espace d’une saison, l’actualité la plus brûlante.


