L’argent, dernier tabou chic : ce que les hommes disent, et surtout taisent, de leur argent

3 min de lecture

Georg Simmel, Émile Zola et l’Insee sont d’accord sur un point : l’argent organise nos vies. Les hommes, eux, continuent d’en parler comme d’une maladie de peau. Édito sur le dernier tabou des dîners bien élevés : pourquoi on avoue plus volontiers ses infidélités que son solde, et ce que ce silence coûte.

L’essentiel

  • Émile Zola publie L’Argent, dix-huitième roman des Rougon-Macquart, en volume chez Charpentier en mars 1891, après une parution dans Gil Blas dès novembre 1890.
  • Georg Simmel publie sa Philosophie de l’argent en 1900 : il y étudie les conséquences sociales de l’argent plutôt que son histoire.
  • Selon l’Insee (Focus n° 176, décembre 2019), les 10 % de ménages les mieux dotés détenaient 46 % du patrimoine brut total début 2018.

Un dîner parisien où l’on parle de tout sauf du solde

Imaginez la table. Le vin est bon, quelqu’un raconte sa rupture avec un luxe de détails, un autre avoue ses angoisses de quarante ans, un troisième décrit son burn-out à la seconde près. Puis le voisin demande, l’air de rien, combien coûte la maison de campagne. Le silence tombe plus sûrement qu’après une blague sur la mère de l’hôtesse.

Voilà le paradoxe de notre époque confessionnelle. Nous avons libéré la parole sur le sexe, le deuil, la dépression, et l’argent est resté dans son coffre. Les hommes, plus que quiconque, y ont appris une règle d’or : on peut tout dire, sauf ce qu’on gagne, ce qu’on doit et ce qu’on a reçu.

Zola, Balzac, Simmel : la littérature en parlait déjà sans pudeur

Ce silence est d’autant plus étrange que la littérature française a longtemps traité l’argent comme un personnage à part entière. Chez Balzac, il règle les mariages, les héritages et les trahisons, et personne ne s’en offusque : c’est la matière même du roman.

Émile Zola va plus loin avec L’Argent. Selon la notice consacrée au roman, le livre est paru en volume en mars 1891 après sa publication en feuilleton dans Gil Blas à partir de novembre 1890. Il suit Aristide Saccard, qui tente de refaire sa fortune avec la Banque Universelle, jusqu’à l’effondrement. Zola n’y moralise pas à la légère : il montre une fièvre, une ivresse, une contagion.

Georg Simmel fournit la version savante. Sa Philosophie de l’argent, parue en 1900, ne raconte pas, d’après la présentation de l’édition des Presses universitaires de France, l’histoire de la monnaie. Elle étudie les causes de son entrée dans les rapports économiques et ses conséquences sociales, jusqu’à la liberté individuelle et les styles de vie. Autrement dit : l’argent n’est pas un sujet, c’est un milieu. On y baigne, qu’on le nomme ou non.

Émile Zola, auteur de L'Argent, assis à son bureau devant une bibliothèque, photographie d'atelier attribuée à Nadar
Émile Zola (1840-1902) à sa table de travail, photographie attribuée à Nadar, avant 1902 : l’auteur de L’Argent (1891) en observateur de la fièvre boursière. © Nadar, domaine public, Wikimedia Commons.

Ce que disent les chiffres, et ce qu’ils ne disent pas

Prenons le sérieux de l’Insee. Dans son Focus n° 176 du 19 décembre 2019, l’institut établit que les 10 % de ménages les mieux dotés détenaient 46 % du patrimoine brut total début 2018. Ce chiffre date, il décrit des ménages et non des hommes, et il ne dit rien de qui en parle à qui. Mais il rappelle que l’argent est loin d’être réparti comme les conversations de salon : très inégalement, et dans un grand silence.

Côté épargne, le Baromètre AMF 2025, publié le 17 décembre 2025 à partir d’une enquête Audirep auprès de 2 120 personnes, apporte un détail éloquent : avant d’investir, 11 % des Français consultés s’informent auprès d’une intelligence artificielle, 6 % sur les réseaux sociaux et 4 % auprès d’influenceurs. On confie donc plus volontiers ses questions d’argent à un algorithme qu’à un ami. L’enquête ne distingue pas ici hommes et femmes : cette lecture-là est la nôtre, et nous l’assumons comme telle.

Pourquoi l’homme tait son argent, et pourquoi c’est une pose

Notre thèse tient en une ligne : pour beaucoup d’hommes, l’argent est la dernière pudeur qui ressemble à de l’élégance. Se taire sur ses revenus évite de paraître vulgaire s’ils sont élevés, honteux s’ils ne le sont pas. Le silence passe pour de la discrétion. Il sert surtout d’armure.

Cette armure a un coût. Elle isole, comme la solitude masculine et le mankeeping isolent déjà ceux qui n’osent confier leur vie intérieure qu’à une seule personne. Elle entretient aussi une vieille équation, celle qui mesure la virilité à la capacité de pourvoir sans jamais s’en plaindre ni s’en vanter. Parler, et demander de l’aide, reste difficile pour les hommes en matière de santé mentale ; les fins de mois ne font pas exception.

Rien ici n’est un conseil financier, et c’est volontaire : il ne s’agit pas de dire quoi faire de son argent, seulement d’oser en parler. Un homme qui sait dire « j’ai peur de manquer » ou « j’ai trop hérité pour être à l’aise » en dit déjà plus long sur lui qu’avec cent récits de vacances.

Edgar Degas, Portraits à la Bourse (1878-1879) : des hommes en chapeau haut de forme se parlent à l'oreille, Musée d'Orsay
Portraits à la Bourse, huile sur toile d’Edgar Degas (1878-1879), Musée d’Orsay, Paris : à la Bourse, les chiffres se disent à l’oreille. Détail recadré. © Edgar Degas, domaine public ; reproduction Google Art Project via Wikimedia Commons.

Vers un tabou qui se lève, doucement

Faut-il tout dire ? Certainement pas. Le charme d’une table tient aussi à ses zones d’ombre, et personne ne réclame des relevés de comptes entre la poire et le fromage. Mais Zola et Simmel nous ont appris la même chose avec un siècle d’avance : ce qui structure nos vies mérite mieux qu’un silence gêné.

Le prochain dîner pourrait commencer par une phrase simple : « Combien t’a coûté ta première vraie peur d’argent ? » Les confidences y seront moins spectaculaires que les ruptures. Elles seront plus rares, donc plus précieuses.

FAQ

L’argent est-il vraiment un tabou en France ?

C’est notre thèse d’éditorialiste, pas une statistique : nous n’avons pas trouvé d’enquête ouverte qui mesure ce tabou chez les hommes. Les sources citées documentent seulement l’inégale répartition du patrimoine (Insee) et les sources d’information avant investissement (AMF). Le silence dont nous parlons relève de l’observation culturelle.

De quand date le roman L’Argent d’Émile Zola ?

L’Argent a paru en feuilleton dans Gil Blas à partir de novembre 1890, puis en volume en mars 1891. C’est le dix-huitième roman de la série des Rougon-Macquart. Il suit l’ascension et la chute d’Aristide Saccard, qui monte la Banque Universelle avant que sa spéculation ne s’effondre.

Que dit Georg Simmel dans la Philosophie de l’argent ?

Publiée en 1900, l’œuvre ne retrace pas l’histoire de la monnaie. Elle analyse les causes de l’introduction de l’argent dans les relations économiques et ses conséquences sociales multiples. Sa seconde partie aborde la liberté individuelle, la valeur des personnes et les styles de vie.

Que révèle le Baromètre AMF 2025 sur l’information avant d’investir ?

Le baromètre, publié le 17 décembre 2025 d’après une enquête Audirep menée du 19 septembre au 3 octobre 2025 auprès de 2 120 personnes, indique que 11 % des Français s’informent auprès d’une intelligence artificielle avant d’investir, contre 6 % sur les réseaux sociaux et 4 % auprès d’influenceurs.

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