Le point lecture de LUI : Christian Authier, Pascal Fioretto, Diane de Beauvau-Craon, Jérôme de Verdière

7 min de lecture

Christian Authier et ses 101 films d’avant la fin du monde, Pascal Fioretto qui pastiche Joséphine dos Santos, Diane de Beauvau-Craon et ses mémoires de princesse, Jérôme de Verdière et son roman Corvette : Eric Naulleau passe en revue les livres qui ont retenu LUI, avant de revenir à Sherlock Holmes et Frankenstein, deux créatures plus célèbres que leurs auteurs.

L’essentiel

  • Christian Authier publie Les 101 films qu’il faut avoir vus avant la fin du monde (Télémaque, 14,90 euros).
  • Pascal Fioretto signe Laisse couler l’amour… et ton cœur débordera (Le cherche midi, 19 euros), Diane de Beauvau-Craon Sans départir (Libretto, 10,70 euros) et Jérôme de Verdière Corvette (Le cherche midi, 19,50 euros).
  • Sherlock Holmes reparaît chez Gallimard sous la direction d’Alain Morvan, et Frankenstein et autres récits de terreur, de Mary Shelley, chez Bouquins.

Christian Authier, Les 101 films qu’il faut avoir vus avant la fin du monde

Dans les moments qui suivent la fatale collision avec un iceberg, l’humanité se divise en deux camps : ceux qui vident le bar et ceux qui vident la filmothèque. Christian Authier se range parmi ces derniers, Les 101 films qu’il faut avoir vus avant la fin du monde ou comment occuper au mieux ses dernières heures venues. « C’est un des charmes du cinéma d’inspirer des sentiments aussi contradictoires… », fait-il remarquer à propos des Enfants du Paradis de Marcel Carné, ici tenu en piètre estime malgré son succès critique. Même cas de figure pour La Règle du jeu de Jean Renoir et Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami. On se sent moins seul. Un autre parti-pris donnera matière à débat, celui de faire prévaloir l’importance historique du film sur sa valeur intrinsèque. D’Howard Hawks est ainsi retenu L’Impossible Monsieur Bébé, très représentatif de la « screwball comedy », au détriment des Hommes préfèrent les blondes ou de Rio Bravo ! Wiliam Friedkin figure pour sa part au sommaire avec L’Exorciste, « naissance du film d’horreur diabolique », et non pas avec French connection. La lecture de cette anthologie en devient plus passionnante encore, d’autant que l’auteur (Prix des Hussards en 2021 pour Demi-siècle) place son talent d’écriture au service de ses admirations, comme dans ce passage où il est question des Gens de Dublin : « Dehors, la neige tombe comme des cendres. Sous ce linceul, les vivants et les morts sont réunis. Ces scènes sont ce que John Huston a tourné de plus beau et de plus émouvant. Un magistral et poignant adieu. » On sait également gré à Christian Authier de ne pas jouer les iconoclastes en salle obscure, Citizen Kane d’Orson Welles, Voyage à Tokyo de Yasujiro Ozu ou L’Aurore de Friedrich Wilhem Murnau gardent la place qu’ils ne perdront qu’avec la mort du dernier cinéphile. Notons aussi un bienvenu tropisme espagnol dont atteste la présence de Bienvenue M. Marshall de Luis-Garcia-Belanga et Mort d’un cycliste de Juan Antonio Bardem. Sans oublier une attention plutôt rare portée au travail des chefs -opérateurs. Le monde coule : THE END.

Eric Naulleau

Les 101 films qu’il faut avoir vus avant la fin du monde, Christian Authier Télémaque, 24 pages, 14,90 €

Portrait de l'écrivain Christian Authier, lunettes et costume sombre, la main sous le menton
Christian Authier. Photo DR

Pascal Fioretto, Laisse couler l’amour… et ton cœur débordera

Le chef du gang des Pastiches a encore frappé. Une vendeuse de prêt-à-porter se retrouve dans la peau de Joséphine dos Santos, son écrivain préféré, l’impératrice de la chick lit, membre du club des 300 000 (ventes de livres), l’auteur de Ne mets pas tes mains sur mon cœur… tu risques de te faire pincer très fort ou de Si tu parles au vent, dis-lui de chasser les nuages. Le phénomène s’expliquerait par la théorie des cordes (clin d’œil à L’Anomalie d’Hervé Le Tellier), il doit surtout au mauvais esprit de Pascal Fioretto. La parodie des romans feel good, où les personnages éclatent de rire toutes les deux pages sans cesser de chercher le grand amour et de répandre une sagesse à la portée des caniches, se double d’une mise en boîte de la grande littérature, du moins telle qu’on l’entend à Saint-Germain-des-Prés. La confrontation entre les deux univers donne le meilleur du livre. Invitée de l’émission « Le Grand Book », Josy s’efforce de dialoguer avec (dans leurs propres rôles) Camille Laurens, Marie Darrieusecq et Edouard Louis. L’incompréhension règne d’un bout à l’autre, d’autant que les deux premières nommées ne tardent pas à se crêper le chignon. Engagée dans un protocole de transition littéraire, Josy fait ensuite connaissance avec Régine Sévayre, directrice des éditions Place Fürstenberg, qui fait entrer au catalogue cette romancière qu’elle méprise dans le seul but de la piquer à la concurrence. La nouvelle venue explore son milieu d’adoption, en étudie les mœurs, fait l’acquisition de mitaines « pour pouvoir travailler dans des endroits mal chauffés », ponctue son manuscrit de points placés au hasard. Le tout s’intitulera Oser Joséphine, une suggestion de Val’, la plus pour longtemps fidèle agente : « Puisque tu as le choix entre un titre à l’infinitif et une chanson de Bashung, tu n’as qu’à mixer les deux ». On rit beaucoup, certes moins que les personnages d’un roman feel good, avant de ranger Laisse couler l’amour… et ton cœur débordera à côté de L’Élégance du maigrichon et de Si c’était niais, ces pastiches de Pascal Fioretto qui font tant de bien à tous ceux auxquels la littérature qui fait tant de bien fait tant de mal.

Eric Naulleau

Laisse couler l’amour… et ton cœur débordera, Pascal Fioretto Le cherche midi, 208 ages. 19 €

Diane de Beauvau-Craon, Sans départir

Fille de prince, Diane de Beauvau-Craon naquit avec une cuillère d’argent dans la bouche. Ustensile que l’on retrouve plus tard dans une cérémonie de l’absinthe : « On attendait que le sucre fonde, et plus la soirée avançait, moins on versait d’eau. J’aimais follement ces soirées qui perçaient la nuit. » Entre les deux cuillères, une vie poussée à l’excès, une vie menée avec la liberté pour seule boussole. Un parrain nommé Roy Halston, icône américaine de la mode, lui ouvre les portes du New York des années 70. Elle a sa table au Club 54, écume les bars gays en compagnie de son ami Robert Mapplethorpe, pose pour Andy Warhol, se lie avec Mick Jagger. Truman Capote ou Timothy Leary assistent au lancement de sa maison de couture, et Diane Vreeland n’est pas sa cousine. A la ville, une existence plus agitée encore qu’à la scène. A commencer par un mariage désastreux au Maroc, procédure de plusieurs années à la clé pour obtenir la garde de son fils. Témoin du black-out out de New York en juillet 77, Diane manqua plusieurs fois connaître un définitif black-out existentiel. Autant d’expériences limites narrées avec un imperturbable détachement aristocratique, never complain never explain, depuis l’enlèvement par un truand corse, épisode le plus rocambolesque du livre, jusqu’aux séjours dans des cliniques qui l’accueillirent parfois plus morte que vive. Au milieu du tourbillon, la visite de la reine d’Angleterre dans le fief familial ferait presque figure d’événement mineur. De ses relations amoureuses avec plusieurs homosexuels, on retient surtout le nom de Jacques de Bascher, fameux dandy de grand chemin (pour emprunter à Gilles Martin-Chauffier). Leurs fiançailles furent célébrées à Rome, Diane portait une robe dessinée par Karl Lagerfeld, compagnon du fiancé. A la sortie de l’église, raconte l’auteur, « ma cape s’envola, et le temps que j’en prenne conscience, elle fit le bonheur d’un ou d’une inconnue ». Ainsi soit-il de Sans Départir, les souvenirs de Diane de Beauvau-Craon flottent un moment dans le ciel du lecteur et feront son bonheur.

Eric Naulleau

Sans départir, Diane de Beauvau-Craon Libretto, 288 pages, 10,70 €

Jérôme de Verdière, Corvette

Quelque chose de Simenon. A situer entre Les Anneaux de Bicêtre et La Fuite de monsieur Monde. Atteint d’une rarissime maladie dégénérative, Jacques Bios opte pour l’euthanasie et laisse en attendant derrière lui femme et enfants pour une virée sous le soleil de la Méditerranée. Mais au vrai, le livre ressemble avant tout à son auteur, mélange de tragique et de pince sans rire. Que deux célébrités soient mortes un 14 octobre, date choisie pour le suicide assisté, inspire par exemple au narrateur ce qui suit : « Rommel s’est suicidé par absorption de poison à cinquante-deux ans pour satisfaire une dernière fois Adolf Hitler qui le lui avait demandé et à qui il avait juré fidélité. Errol Flynn est mort d’une crise cardiaque à cinquante ans, ruiné, dans les bras d’une adolescente, après une vie de filles, de vodka et de dollars. On ne dira jamais assez les dangers de la fête et du nazisme. » Ce qui n’étonnera guère les téléspectateurs de La Revue de presse, que Jérome de Verdière anime depuis une quinzaine d’années sur Paris Première, où une ombre de mélancolie voile parfois le regard du chansonnier. Se tenir à égale distance de Bernard Mabille et de Patrick Modiano : manière comme une autre d’être au monde. On distingue parfois entre écrivains presbytes et écrivains myopes. Ici, le romancier voit aussi bien de loin que de près, certes attentif jusqu’à la cruauté aux proches de Jacques (« A deux ans, elle était déjà adolescente. A vingt-huit ans, c’est encore une adolescente. A soixante-dix ans, ce sera encore une adolescente. Une vie passée dans l’âge ingrat. »), mais sans pour autant négliger le second plan, « ces personnages qui ne sont que des détails dans le tableau. Presque des figurants. » Simenon, vous dit-on. Son héritier conduit le récit comme M. Bios rêve de conduire sa Corvette le long d’une corniche, en se gardant de toute embardée qui le ferait verser dans le pathos ou dans le ricanement. Corvette, roman de la disparition ; Corvette, roman de l’apparition d’un auteur à suivre. Au fait, le 14 octobre est également la date de naissance de Jérôme de Verdière.

Eric Naulleau

Corvette, Jérôme de Verdière Le cherche midi, 272 pages, 19,50 €

Sherlock Holmes et Frankenstein, quand les personnages éclipsent leurs auteurs

Peu d’écrivains ont eu davantage motif à se plaindre de leurs personnages que Mary Shelley et Arthur Conan Doyle. L’ultime outrage vient même d’être infligé à celui-ci puisque l’album de la Pléiade, offert à tout acquéreur de trois volumes de la prestigieuse collection, distingue pour la première fois non pas un auteur, mais un être fictif : Sherlock Holmes. Au grand dam du romancier écossais, sa plus célèbre créature a fini par écraser les autres héros nés de son imagination, le brigadier Gérard ou le professeur Challenger, et plus généralement le reste de son œuvre. Circonstance aggravante, le locataire du 221B Baker street n’apparaît pas toujours des plus sympathique dans les deux tomes publiés sous la direction d’Alain Morvan. Et qui se révèle la principale victime des piques du détective ? Nul autre que le docteur Watson, c’est-à-dire un confrère d’Arthur Conan Doyle, lui-même diplômé en ophtalmologie. Dans Le Chien des Baskerville, Holmes s’adresse en ces termes à son comparse : « J’ai bien peur, mon cher Watson, que la plupart de vos conclusions ne soient erronées. Lorsque j’ai dit que vous me stimuliez, ce que j’avais en tête, pour être franc, c’est qu’en constatant vos erreurs, je me trouve parfois guidé vers la vérité. » On fait plus aimable. Et plus modeste. Très ironiquement, le seul à rabattre le caquet de Holmes est un autre médecin, le docteur Mortimer, qui voit dans l’enquêteur vedette seulement le deuxième meilleur spécialiste en Europe, derrière Alphonse Bertillon, le criminologue parisien. De là à considérer que la décision de faire mourir Sherlock Holmes en 1893 dans Le Dernier problème relevait d’une forme de vengeance, presque de légitime défense… Sous la pression populaire, il ressuscita huit années plus tard.

Mais pas question de bouder son plaisir. Pur bonheur que de se caler au fond d’un fauteuil de lecture, dans la même posture que Holmes et Watson dans leur logis, d’éprouver la sensation que la pluie londonienne bat contre vos fenêtres, tandis que s’affrontent au sommet des criminels d’exception et la plus formidable machine intellectuelle jamais vue en action. Soit dit en passant, il n’est pas interdit de préférer les 56 nouvelles aux 4 romans qui composent le cycle Sherlock Holmes, par leur surcroît de nervosité dans l’écriture, toutes béquilles de la narration laissées de côté, par leur parenté aussi avec les chefs-d’œuvre miniatures d’Edgar Poe où apparaît Auguste Dupin, l’ancêtre français du génial Anglais, La Lettre volée, Double assassinat dans la rue Morgue et Le Mystère de Marie Roget. Toute nouvelle traduction d’un classique littéraire suscite désormais la crainte qu’on l’oblige à passer sous les fourches caudines du wokisme ambiant. Rien de tel ici, l’homme au macfarlane n’a pas cessé de fumer la pipe au nom de la lutte contre la tabagie (il est par ailleurs toujours opiomane) et s’il exprime bien quelques opinions à rebrousse-poil des susceptibilités contemporaines, la présente édition respecte l’intégrité du texte original. Dans son excellente préface, Alain Morvan examine tout de même la possibilité d’une relation homosexuelle entre les deux principaux protagonistes, tout en précisant que rien, absolument rien, ne vient étayer cette hypothèse. Étrange, mon cher Watson…

Et que dire de Mary Shelley ? Un micro trottoir révélerait d’abord que beaucoup seraient infoutus de citer l’auteur de Frankenstein, et ensuite que ce roman a été paradoxalement victime de ses nombreuses adaptations cinématographiques, lesquelles n’en donnent à voir que des versions simplifiées, caricaturales ou parodiques. La parution de Frankenstein et autres récits de terreur et d’anticipation dans la collection Bouquins vient rendre justice tant à une romancière qu’à son œuvre. Né d’un pari entre amis, parmi lesquels Lord Byron, cette variation sur le mythe de Prométhée impressionne avant tout par la dimension tragique du personnage titre. En plus de semer la terreur par sa seule apparence, cet être né des égarements d’un apprenti sorcier fait l’expérience de la plus radicale étrangeté au monde et au reste de l’humanité. Son éveil à la conscience, son apprentissage du langage, son obstination à vouloir se rapprocher d’autrui, l’opposition entre un cœur en or et une face de cauchemar, tout ceci inspire à Mary Shelley des pages bouleversantes. Et l’émotion culmine à l’occasion des conversations entre père et fils d’un nouveau genre : « Oh, Frankenstein ! Ne te contente pas d’être juste pour les autres et implacable envers moi seul qui, plus que quiconque, ai droit à ta justice, et même à ta clémence et à ton affection. Rappelle-toi que je suis ta créature. Je mériterais d’être ton Adam, mais tu me traites en ange déchu et tu me prives sans raison de toute joie. Partout, je vois s’épanouir la félicité dont je suis seul irrévocablement exclu. J’étais doux et bon. Les tourments ont fait de moi un renégat. Donne-moi le bonheur, et je redeviendrai vertueux. » Frankenstein est moins un roman horrifique qu’une méditation métaphysique de haute volée. Moins une course poursuite jusqu’aux confins du globe entre un savant fou et le résultat de ses bricolages hasardeux qu’une quête de soi-même par un suprême paria : « Qu’étais-je au juste ? Cette question surgit à nouveau dans mon esprit, sans que je pusse y répondre autrement que par des gémissements lamentables ».

La créature de Frankenstein en noir et blanc, visage cousu et front plat, image du cinéma classique
La créature de Frankenstein. Photo DR

Quelques spécialistes exceptés, la surprise sera non moins vive de constater que l’arbre de Frankenstein a longtemps caché la forêt du Dernier Homme. Paru en 1826, ce gros roman situé en 2073 est à lire avant 2100, date fixée pour la fin du monde. Dans sa préface, François Rivière lui rend ainsi hommage : « Le Dernier Homme, roman d’anticipation distillant une atmosphère d’épouvante, n’est aucunement redevable à la manière frénétique. Le personnage de Lionel Verney invente avec assez peu d’emphase un mode de récit que l’on retrouvera plus tard dans maints romans d’anticipation ou de fiction spéculative sous la plume d’auteurs anglais, de H. G. Wells à Michael Moorcock. » En plus de suivre les péripéties d’un récit fleuve, on s’amusera à repérer les similitudes, parfois exposées sur un mode ironique, entre les personnages des deux œuvres, le narrateur du Dernier Homme évoquant par moments un Frankenstein inversé : « A vivre ainsi comme un animal, mon esprit dégénérait et j’étais sur la pente qui fait de l’homme une brute ». Dans sa vie comme dans son écriture, Mary Shelley fréquentait des hommes d’exception, Lord Byron, son mari Percy Shelley, son père William Godwin, tous trois écrivains, Lionel Verney, le docteur Frankenstein et sa créature. Elle aimait les génies et les monstres.

Eric Naulleau

Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle Edition publiée sous la direction d’Alain Morvan, Gallimard, 1248 et 1184 pages, 62 € par volume

Frankenstein et autres récits de terreur et d’anticipation, Mary Shelley Edition établie et présentée par François Rivière, Bouquins, 864 p. 34 €

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