Frédéric Beigbeder, Frédéric Taddéi et Brice Couturier ont tous trois dirigé la rédaction de LUI. Pour le retour du magazine, ils signent chacun un édito : l’adolescent troublé devenu rédacteur en chef, l’élégance d’un titre plus raffiné que Playboy, et vingt mois à la barre sous Daniel Filipacchi. Trois regards libres sur un mythe de la presse masculine.
L’essentiel
- Frédéric Beigbeder, avant-dernier rédacteur en chef de LUI, dit en avoir fait « un magazine de mode » tout en faisant confiance aux écrivains.
- Frédéric Taddéi, dernier rédacteur en chef de LUI et directeur de Marianne, juge le titre « plus raffiné » que Playboy et s’interroge sur sa place dans une époque plus puritaine.
- Brice Couturier, cofondateur de Globe, a relancé LUI pour le groupe Filipacchi en 1990 et tenu vingt mois avant d’être licencié en 1992.
Frédéric Beigbeder : « J’ai fait de LUI un magazine de mode »
Comme beaucoup d’adolescents, je dois mes premiers troubles à Lui, auquel je suis très reconnaissant de m’avoir fourni un alibi culturel pour regarder des femmes nues. Je garde le souvenir particulièrement ému d’une couverture avec Fiona Gélin.
Durant les trois années passées à la rédaction en chef (car décidément, l’amour dure trois ans), je me suis beaucoup amusé. Lui incarnait une certaine époque, à savoir les années 70, une société de consommation hédoniste, la nostalgie des 30 glorieuses. Belles filles et voitures de sport, mes fantasmes devenaient réalité. Grâce au photographe Mario Sorrenti, Léa Seydoux fut la cover girl du premier numéro de la nouvelle formule.
J’ai fait de Lui un magazine de mode, tout en faisant confiance à des écrivains. Ce qui correspondait d’ailleurs à la tradition de ce magazine que contribua à lancer Jacques Lanzmann, le parolier d’Il est cinq heures, Paris s’éveille, l’auteur du Têtard, ce livre un peu triste sur son enfance que j’avais d’ailleurs étudié à l’école. Cela venait même de plus loin, à savoir du Playboy américain, source d’inspiration revendiquée de Daniel Fillipacchi, le fondateur. Playboy et ses entretiens avec des hommes politiques, Playboy où ont paru des nouvelles de Nabokov ou de Margaret Atwood. Marylin Monroe essuya les plâtres de la couverture chez les Américains en 1953, ce fut Valérie Lagrange chez nous, exactement dix années plus tard.
A mon époque, le propriétaire du journal possédait également une boîte de nuit dans le même quartier. C’était bien pratique. Non contents d’y aller après la journée de travail, il nous arrivait d’y tenir des conférences de rédaction au milieu de la nuit en buvant de la vodka.
Je pratiquais volontiers en ce temps-là une forme d’humour limite que je qualifierais de désuet, ce qui nous valait, plusieurs années avant #MeToo, d’être dans le collimateur des féministes. J’avais ainsi titré la couverture où figurait Georgia May Jagger : « La fille de Mick Jagger donne satisfaction ». Pas sûr que ça passerait aujourd’hui.
Ami de la maison, avant dernier rédacteur en chef et dernier copropriétaire de Lui
Frédéric Taddéi : « Un magazine élégant »
Lui a toujours été un magazine élégant, bien plus que son modèle, le Playboy de Hugh Heffner. Lui a toujours été plus raffiné avec des rédactions qui ont toujours été dirigées par des littéraires à commencer par Jacques Lanzmann à la grande époque, Frédéric Beigbeder et moi ! Ils ont toujours refusé de céder à la vulgarité, au populisme à la pornographie… Ce que je recommande encore aujourd‘hui à la nouvelle équipe aux commandes. Lui a beaucoup vendu sans jamais être un magazine populaire, mais un magazine assez bourgeois intello.
La grande difficulté de ce titre a été d’arbitrer entre le fait que les actrices de cinéma se dévoilaient plus dans les pubs ou sur les écrans que dans les pages de Lui. Il y a eu une telle surenchère que le magazine semblait un peu dépassée. D’autant que la pornographie s’était généralisée sur internet. Si bien que Lui qui était un magazine érotique chic se trouvait dans l’impossibilité de trouver un juste milieu et vous risquez de vous retrouver avec le même souci.
Nous sommes dans une période plus puritaine que naguère dans laquelle tout peut être mal interprété. Lui bénéficiait du vent de libéralisation qui soufflait dans les années 60 et 70. Aujourd’hui il ne peut qu’être victime du vent de puritanisme qui souffle depuis une vingtaine d’années.
La première chose qu’on vous reprochera est d’être sexistes : « Pourquoi ne déshabillez-vous que des filles ? » Vous aurez beau dire que vous êtes un magazine masculin, cela ne suffira pas à vous dédouaner. Je pense qu’il est ainsi peut être temps pour un magazine comme Lui de déshabiller tout aussi bien des garçons que des filles en les faisant voisiner dans le plus simple appareil. Tout en restant de bon goût sans sombrer dans la pornographie. Ça au moins, ce serait nouveau. Ce serait nouveau mais est-ce que ce serait vendeur, je n’en suis pas sûr !
Conclusion : Comment faire un magazine comme Lui aujourd’hui ? Bon courage…
Dernier rédacteur en chef de Lui, aujourd’hui Directeur de Marianne
Brice Couturier : « Vive LUI ! »
Cofondateur du magazine Globe, il est recruté par le groupe Filipacchi en 1990 pour relancer le magazine Lui. Il entreprend de repositionner ce titre de presse en généraliste masculin haut-de-gamme. La formule déplaît à Daniel Filipacchi, qui le licencie en 1992. Il intègre L’Événement du jeudi en tant que chef du service « idées » de 1998 à 2000. Il est de retour sur France Culture en janvier 2002 et y restera jusqu’en 2021
L’ensemble de ma carrière de journaliste a été placée sous le signe de la méprise et du malentendu. La preuve : j’ai passé un quart de siècle à coanimer une radio dont je désapprouvais de plus en plus la ligne éditoriale, gauchisante, puis woke, France Culture. Mon passage à la barre de Lui, beaucoup plus bref, résulte d’un malentendu encore plus vertigineux. Explications.
Sans avoir fait partie du noyau fondateur du mensuel Globe, j’en étais devenu au cours de la seconde moitié des années 1980, l’un des principaux contributeurs. Lorsque son directeur, Georges-Marc Benamou, m’en proposa le poste de rédacteur en chef, à la fin de la décennie, j’acceptai avec enthousiasme. Pourtant, dès le deuxième numéro conçu en commun, un conflit virulent éclata entre nous. « Nous allons booster les ventes », me dit Georges-Marc. « J’ai l’idée d’un dossier sur un sujet excitant : le sexe New Age ». Estimant ce thème racoleur, je fis part de mon opposition. Mais Georges-Marc était le patron du journal qu’il avait créé et m’indiqua que si je mettais à exécution ma menace de ne pas collaborer à la constitution du dossier qu’il avait en tête sur ce sujet, lui mettrait fin à notre collaboration. Nous tînmes sur nos positions respectives.
Or, à peine Globe apparu dans les kiosques et tandis que je boudais aussi loin que possible du bureau directorial, mon téléphone sonne. Un des principaux publishers du groupe Hachette-Filipacchi est au téléphone. « Excellent, votre numéro sur le sexe New Age », me félicite-t-il. Je bredouille. « Enfin, vous êtes bien le rédacteur en chef de Globe ? » « Certes, mais, c’est-à-dire… » « Ecoutez, le mieux serait que l’on puisse déjeuner ensemble pour parler de tout ça. Quand êtes-vous libre ? ».
Je ne remercierai jamais assez Georges-Marc de m’avoir primo licencié, deuxio, laissé entamer une brève carrière de rédacteur en chef de Lui, basée sur une imposture dont il était mieux que quiconque informé.
Reste que piloter un journal que j’avais beaucoup feuilleté en cachette de mon père, qui y était abonné dans les années soixante, m’excitait énormément. Le Lui de ces années-là était totalement en phase, à sa manière, légèrement ironique et décalée avec les révolutions culturelles de la décennie. C’était, oui, le « magazine de l’homme moderne » des sixties : hédoniste, émancipé, consommateur et à la page. Il avait par contre mal vécu les années 80, sombré dans une surenchère quasi-pornographique.
J’avais mon propre projet pour replacer ce titre mythique dans le sens du courant. Lecteur des magazines américains Esquire et GQ, de l’italien King qui venait de démarrer, comme du très branché mensuel britannique The Face, mon idée était de transformer notre bon vieux Lui en un magazine masculin généraliste « tendance ».
Il fallait, pour ce faire, partir d’une réflexion sur l’identité masculine de l’époque, bousculée par les avancées récentes du féminisme. D’où des rubriques consacrées à des sujets comme le bien-être, la cuisine, la décoration, la mode, les voyages. Offrir des modèles d’identification : Sting, les romanciers du Montana, comme Jim Harrison. Et renoncer absolument à toute dérive gynécologique. Les photos de charme devaient être soft, le regard des modèles traduire la connivence et jamais la soumission. Nous devions faire un magazine qu’on pourrait rapporter à la maison sans avoir à le cacher à notre compagne…
C’est le programme que j’exposai à Daniel Filipacchi, lorsqu’il m’entraîna pour discuter dans un café des Champs-Elysées. « Bref, tu vas me faire perdre mes camionneurs », me dit « Daniel » (j’appartiens à la génération Salut les Copains et rencontrer son animateur, c’était comme prendre le café avec Johnny Halliday). « Il n’y a pas de créneau pour un généraliste masculin en France, me dit Filipacchi. Tu te trompes. »
J’ai pourtant tenu vingt mois avec ce cap. J’ai fait remonter les ventes et triplé mes objectifs publicitaires. Mais « Daniel » n’aimait pas ma formule. « Tu me fais un journal de pédé », me lança-t-il avant de me renvoyer. Mais il m’a dit aussi : « Brice, avoir raison trop tôt, c’est avoir tort ». Alors, nous verrons bien.
Vive Lui !
Éditos parus dans LUI n°1, nouvelle série, avril-mai 2026.


