Il fallait oser. À l’heure où les maisons de mode rivalisent de décors monumentaux pour faire oublier qu’elles vendent des vêtements, Pierre Cardin a choisi une patinoire. De la glace, des lames, des corps en mouvement : pour présenter sa collection printemps-été 2027, Rodrigo Basilicati-Cardin a pris au pied de la lettre une vieille obsession de la maison, celle d’habiller le futur. Quitte à risquer la glissade.
Le défilé, baptisé « Prêt-à-vivre », annonce la couleur : il ne s’agirait plus seulement d’être bien habillé, mais de pouvoir respirer dans ses vêtements. Un programme séduisant, presque modeste pour une griffe qui a longtemps imaginé l’humanité en route vers d’autres planètes.
Des soucoupes volantes, mais avec les pieds sur terre
Les silhouettes parlent une langue immédiatement reconnaissable : courbes franches, épaules sculptées, géométries presque insolentes, lunettes-écrans qui donnent aux mannequins des airs de voyageurs temporels. Le noir se frotte au violet électrique et au vert acide ; ailleurs, une minirobe rose vif gonfle comme une bulle, tandis qu’une ample silhouette blanche dialogue avec un jaune fluorescent. Rien ici ne cherche à passer inaperçu.
Et c’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant. Là où une partie du luxe s’enferme dans le beige raisonnable et le murmure coûteux, Cardin persiste à dessiner des vêtements qui ont quelque chose à dire. La question est de savoir s’ils ont aussi quelque chose à faire. Sous les volumes architecturaux, le discours officiel insiste sur la souplesse, le confort et la liberté du corps. À regarder ces tenues, on comprend surtout que l’élégance peut encore se permettre une dose de fantaisie.




Sur la glace, le vêtement doit suivre
Le choix de la patinoire n’est pas un simple effet de décor. La chorégraphie signée Olivia Candeloro réunit notamment Annette Dytrt, Sheryl Ovide-Étienne, Jiana Fortes et Maya Candeloro. Philippe Candeloro fait une apparition, tout comme Yannick Bonheur et les spécialistes de freestyle sur glace Axel Girandier, Corentin Dieumegard et Florian Dufrane. La footballeuse Wendie Renard et le rugbyman Antoine Zeghdar se prêtent eux aussi au jeu du podium. Pour une fois, le sport n’est pas seulement un motif imprimé sur un sweat.
La chanteuse Jenn Ayache apparaît également sur le catwalk et dévoile une silhouette conçue pour ses prochains concerts. Daniele Martini signe la bande-son originale. L’ensemble compose un spectacle où la mode tente de sortir de sa pose habituelle. Sur une surface glissante, impossible d’oublier tout à fait la gravité : c’est une bonne leçon pour une industrie parfois tentée de s’en affranchir.




Le futur peut-il être recyclé ?
La maison met en avant l’utilisation de tissus recyclés et de stocks dormants datant des années 1970 à 2010. C’est l’un des paradoxes les plus stimulants de cette collection de 59 modèles : pour inventer demain, Rodrigo Basilicati-Cardin puise aussi dans les réserves d’hier. L’idée est cohérente avec un patrimoine aussi singulier. Elle ne suffit toutefois pas, à elle seule, à démontrer l’impact environnemental global du défilé ou des vêtements. Entre intention responsable et preuve chiffrée, il reste toujours une distance à parcourir.
Cette tension traverse aujourd’hui toute la mode, de ses expérimentations les plus audacieuses à ses retours nostalgiques. On la retrouve dans le retour des silhouettes des années 1960, comme dans la fascination persistante pour les années 1990. Cardin, lui, refuse de choisir entre archives et science-fiction.
Le résultat n’est pas une révolution. Certaines propositions relèvent davantage du costume manifeste que du vestiaire quotidien. Mais il y a une forme de courage à défendre encore une vision aussi graphique, aussi peu soucieuse de se fondre dans le décor. Sur la glace, le futur imaginé par Pierre Cardin ne file peut-être plus à toute vitesse. Au moins continue-t-il d’avancer.


