Vincent Dedienne chante (et c’est réussi)

On connaissait Vincent Dedienne en animal de plateau, félin de la phrase, créature de théâtre qui transforme la moindre digression en mini-scène où l’on rit d’abord et où l’on réalise ensuite qu’on vient de se faire gentiment disséquer. Le voilà désormais chanteur, ou plus précisément dans ce territoire rare où l’humoriste cesse de se cacher derrière la vanne pour s’autoriser un peu de mélancolie mise en musique. Dimanche aux Francofolies de La Rochelle, dans la clim salvatrice du Grand Théâtre de la Coursive, un millier de festivaliers ont pu vérifier de leurs propres oreilles ce que son premier album, Un lendemain soir de gala, laissait déjà soupçonner : oui, Vincent Dedienne chante, et non, ce n’est pas un caprice de comique en mal de nouvelle marotte, c’est une vraie tentation musicale assumée.

Un lendemain soir de gala : de la scène à la chanson

Le titre du spectacle-concert dit tout : Un lendemain soir de gala, clin d’œil direct à son précédent seul-en-scène Un soir de gala, ne se contente pas de plaquer des chansons sur un parcours déjà tracé, il en est le prolongement, comme si les personnages de ses sketchs avaient exigé leur bande-son pour continuer à exister hors du théâtre. Dedienne a fait les choses en règle : plutôt que de s’improviser auteur-compositeur en speed, il a convoqué une armée de plumes et de mélodistes dont la simple liste donne le ton, Alex Beaupain, Jeanne Cherhal, Florent Marchet, Ben Mazué, Vincent Delerm, Pierre Lapointe, Albin de la Simone, Adrien Gallo… Une sorte de superligue de la chanson française sensible, capable de transformer ses névroses, ses souvenirs, ses chagrins en treize chansons qui lui vont comme un costume bien taillé.

La méthode est maligne : à chacun, il a demandé de s’inspirer des histoires racontées dans son solo Un soir de gala pour écrire un titre. Autrement dit, il ne leur a pas confié une “image publique”, mais une matière intime déjà éprouvée sur scène. Sur disque, le résultat ressemble à un carnet de confidences mis en musique, oscillant entre humour discret, ironie douce et vraie mélancolie, ce mélange très français où l’on passe de la blague au nœud dans la gorge en trois couplets.

Sur scène, la chose prend toute son ampleur. Accompagné de trois musiciens (piano, batterie, guitare), Dedienne ne se contente pas d’enchaîner les titres comme s’il découvrait un karaoké haut de gamme. Il fait ce qu’il sait faire le mieux : il raconte, digresse, commente, intercale des réflexions sur la vie, l’amour, le temps qui passe, l’enfance, avec ce ton légèrement penché qui lui permet de garder une distance tout en se dévoilant plus qu’il ne l’a jamais fait. Entre deux morceaux, il glisse des fragments de lui-même, des phrases comme celle-ci, posée quelque part entre confession et profession de foi : “Un jour, je serai chanteur, je prendrai mon désespoir, et au lieu de vous faire rire avec, je vous ferai…” – la suite se charge de prouver qu’il n’a pas bluffé.

Ce qui frappe, dans ce “lendemain”, c’est justement cette bascule : la douleur, qui servait jusque-là de carburant discret à ses sketches, devient matière première explicite pour des chansons. Il ne renonce pas au sourire, l’humour, chez lui, reste une seconde nature, mais il accepte de ne plus tout travestir en dérision. On ne rit plus seulement de ses maladresses, de sa famille, de ses angoisses ; on les écoute, en musique, comme on écouterait un ami qui a enfin décidé de raconter la partie qu’il gardait pour lui.

Vincent Dedienne, chanteur malgré lui (et malgré nous)

Reste la question qui titille ceux qui se méfient des comédiens chanteurs : est-ce qu’il chante vraiment, ou est-ce qu’il “fait le chanteur” ? Aux Francofolies, la réponse a été assez claire. Dedienne ne cherche pas à écraser la salle à coups de performance vocale, ni à se prendre pour une rock star tardive. Il chante juste, dans les deux sens du terme : techniquement, la voix tient, les nuances existent, les mélodies ne sont pas massacrées, et émotionnellement, on croit à ce qu’il dit, parce qu’il le dit dans une langue qui lui ressemble.

L’aisance est réelle, mais jamais arrogante. Il a l’humilité de quelqu’un qui sait qu’il arrive dans un territoire où d’autres travaillent depuis des années. La présence, elle, fait le reste : on sent le comédien habitué au plateau, à la respiration des salles, à l’écoute des silences et des rires, qui met ces réflexes au service de la chanson. Ce n’est pas un “nouveau Vincent Dedienne”, c’est le même, mais déplacé sur une autre ligne, avec un micro qui reçoit désormais autre chose que des punchlines.

L’alliance avec Vincent Delerm, pour cette soirée à La Rochelle, n’était pas qu’une coquetterie de programmation (“deux Vincent, même initiales, quelle idée”) : c’était la mise en miroir de deux manières de tordre la nostalgie. Delerm en a fait un art depuis des années ; Dedienne le rejoint par un autre chemin, celui d’un humour qui se fissure pour laisser passer la lumière un peu triste des après-coup. Les Francofolies, en invitant cette forme hybride, ni tout à fait concert, ni tout à fait spectacle, ont signé une sorte de validation : oui, cette tentative musicale n’est pas un gadget, c’est un geste artistique à part entière.

Au fond, la réussite de Un lendemain soir de gala tient dans cette impression rare : on n’a pas l’impression d’assister au plan de carrière d’un artiste qui coche les cases “one man show → télé → chanson → roman”. On voit plutôt quelqu’un qui, après avoir retourné la scène comique avec son regard de côté, utilise la chanson comme un nouvel outil pour dire la même chose autrement. Il y avait un chanteur tapi dans le comédien ; il avait simplement attendu que le moment soit propice.

Vincent Dedienne chante, donc. Et c’est réussi parce qu’il ne cherche pas à nous faire oublier qu’il sait très bien nous faire rire : il ajoute une couche, au lieu d’en effacer une. Ceux qui l’aimaient pour ses sketches le retrouveront, simplement plus nu, plus doux parfois, plus courageux aussi. Ceux qui découvrent par la chanson comprendront vite pourquoi, avant de se mettre à chanter, il avait déjà vingt fois pris la parole pour nous raconter nos propres vies.

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