En théorie, non : personne de raisonnable ne paie pour cuire à 38 degrés dans une ville saturée de tote bags, de débats sur “la place du texte” et de comédiens qui vous récitent leur pitch à 9 h du matin. En pratique, oui, évidemment : si vous aimez le théâtre, le vrai, le bancal, le génial, le raté, le trop, celui qui vous tombe dessus entre deux pastis, Avignon reste l’endroit où l’on va pour se rappeler que cet art-là n’est pas qu’un agenda de saison culturelle bien repassé.
Pourquoi aller à Avignon cette année (et ne pas juste râler depuis votre chaise longue)
Cette année, le Off programme environ 1 800 spectacles. Mille huit cents. C’est-à-dire qu’en termes de surenchère, on est au-delà du buffet à volonté : on est dans la guerre psychologique. Malgré la touffeur caniculaire, les rues sont pleines, les gens déambulent à la recherche de “ce fameux spectacle dont tout le monde parle”, le bouche-à-oreille tourne plus vite que la 4G, et la clim fonctionne à fond dans la plupart des salles (parfois trop : on passe de 36 à 16 degrés en dix minutes, votre organisme n’a rien demandé à personne).
Pourquoi y aller, donc ?
- Parce que le Off est un miroir assez cruel mais fidèle du théâtre contemporain. Vous y voyez tout : la jeune création, les compagnies fauchées mais brillantes, les tentatives ratées, les ovnis, les futures pépites, les vieilles rengaines emballées dans des concepts neufs, et parfois cette chose rarissime : un spectacle dont vous sortez sans rien dire pendant trois rues.
- Parce que 1 800 spectacles, c’est aussi la promesse mathématique d’au moins quelques claques : en une semaine, si vous choisissez un minimum intelligemment (en écoutant le bouche-à-oreille plutôt que les slogans), vous avez de fortes chances de tomber sur l’un des meilleurs shows de l’année.
- Parce que le In, de son côté, propose toujours quelques rendez-vous que vous aurez du mal à retrouver ailleurs : grandes mises en scène, textes forts, artistes internationaux qu’on ne reverra pas de sitôt dans des conditions aussi concentrées.
Avignon, c’est aussi la joie très simple de se laisser guider. Vous commencez la journée avec un planning sérieux, trois spectacles cochés, et à 11 h vous êtes déjà en train de tout changer parce qu’un type croisé en terrasse vous a parlé d’un solo dans une petite salle du Off qui “renverse tout”. C’est ça, le carburant du festival : les plans qui déraillent, les nuits trop longues, les discussions absurdes sur un trottoir brûlant à propos d’une scène de dix minutes.
Ce que vous allez adorer détester (et quelques recommandations pour s’y frotter vraiment)
Soyons honnêtes : il y a de quoi devenir misanthrope.
- La chaleur est réelle, pas métaphorique. Vous faites la queue en plein soleil pour un spectacle sur la crise climatique : la mise en abyme est parfaite.
- Les flyers finissent par devenir un matériau urbain à part entière. On vous en colle dans les mains, sur le torse, partout. Certaines équipes seraient capables de vous en glisser un dans le café si elles pouvaient.
- Le snobisme rôde. Ceux qui ne jurent que par le In, ceux qui jurent que par le Off, ceux qui n’aiment rien mais tiennent à tout commenter, ceux qui se vantent d’avoir vu “les bons trucs avant tout le monde” alors que vous tentiez de survivre à un monologue mal climatisé.
Et pourtant, dans ce chaos, ça vaut la peine de viser quelques repères.
Côté Off, ce qui mérite votre temps, typiquement :
- Les petites salles où le bouche-à-oreille converge : si, après trois jours, le même titre revient dans la bouche de gens qui n’ont rien à voir entre eux (critique, étudiant, retraitée surmotivées, comédien d’autre chose), courez-y. Ce sont souvent des formes resserrées, audacieuses, portées par deux ou trois interprètes qui jouent leur vie sur scène.
- Les textes contemporains joués sans gadgets inutiles : un plateau presque nu, un ou une interprète qui tient une heure sans lâcher le public, c’est souvent là que se cache le meilleur du Off, loin des fausses “expériences immersives” où on vous fait juste déplacer votre chaise.
- Les spectacles du matin (11 h) : c’est là que se logent beaucoup de jeunes compagnies, moins chères, moins visibles, mais parfois beaucoup plus excitantes que les machines de 21 h.
Côté In, l’intérêt reste :
- Les grandes mises en scène qui font débat. Même si vous détestez, vous aurez au moins de la matière pour critiquer autre chose que la clim.
- Les propositions qui mélangent disciplines (théâtre, danse, vidéo) sans en faire un argument marketing. Quand ça marche, on a vraiment l’impression de voir le théâtre se réinventer, pas juste cocher la case contemporain.
- Un ou deux “monstres sacrés” invités : souvent, ce ne sont pas les pièces les plus audacieuses, mais si vous aimez voir de grands interprètes sur de grands textes, c’est là que ça se passe.
Au final, la question “Faut-il ou non aller au festival d’Avignon cette année ?” se résume à une autre, beaucoup plus simple : êtes-vous prêt à supporter la foule, la chaleur, le trop-plein de propositions, le risque de vous ennuyer deux heures pour tomber sur une heure de grâce ?
Si oui, foncez. Si non, vous pouvez toujours attendre que les meilleurs spectacles du In et du Off finissent par arriver près de chez vous… mais vous aurez manqué le moment où tout ça n’était pas encore trié, pas encore labellisé, pas encore “incontournable”.
Et c’est quand même là, dans ce bazar caniculaire, que le théâtre est le plus vivant.


