On a tous un soir où l’on a failli envoyer un SMS de trop pendant que Bonnie Tyler hurlait « Turn around » dans un salon mal éclairé, un karaoké douteux ou une boîte de nuit aux néons impitoyables, et ce n’est pas la peine de faire semblant du contraire. Voix « rauque’n’roll » venue tout droit des pubs enfumés du pays de Galles, crinière blonde, leggings noirs pailletés, gros ceinturon, poings levés et accent gallois coupant comme un couteau à beurre, Bonnie Tyler a passé près de cinquante ans à incarner une certaine idée du kitsch héroïque, celui qui assume tellement qu’il finit par devenir, à la longue, une forme très respectable de rock sentimental. Elle est morte à 75 ans, après une carrière sans vraie traversée du désert, et avec dans les oreilles du monde au moins trois titres qui refuseront obstinément de la laisser partir en silence.
De Gaynor Hopkins aux nuits infinies de « Total Eclipse »
Avant de devenir la reine planétaire des refrains à hurler à pleins poumons, Bonnie Tyler s’appelait Gaynor Hopkins et chantait dans des pubs moites, six soirs sur sept, en cassant sa voix sur Janis Joplin et Tina Turner ce qui, vu le résultat, ressemble plus à une ligne de conduite qu’à un accident. Fille d’un mineur et d’une mère au foyer à Skewen, à une heure de Cardiff, elle grandit entourée de musique « et d’amour », comme elle aimait le préciser : la mère à l’opéra, les frères sur Elvis, les sœurs sur Frank Sinatra. À peine majeure, elle plaque l’école, monte son propre groupe, chante les titres des autres et se dit très sérieusement qu’elle pourrait très bien finir rockeuse locale à succès, ce qui aurait déjà largement suffi à son bonheur.
Le destin, ce jour-là, a la délicatesse d’être grotesque : en 1976, un découvreur de talents londonien se trompe d’étage dans une boîte de nuit et tombe sur ce phénomène voix cassée / présence brute. Il lui propose de la lancer, à condition qu’elle adopte un nom de scène. Elle coche des mots dans un journal, cherche une musicalité, tombe sur Bonnie Tyler, peut-être sous l’influence lointaine d’un article sur Steven Tyler, d’Aerosmith, plaisantait-elle. La suite ressemble à ces courbes de croissance que les économistes n’osent plus dessiner : Lost in France en 1976, carton en Allemagne ; It’s a Heartache en 1977, hurlé du fond de la gorge, qui la propulse au rang d’icône rauque ; puis, en 1983, Total Eclipse of the Heart, synthés héroïques, clip gothico-romantique et attaque mythique (« Every now and then I get a little bit lonely ») que toute une génération a recyclée comme bande-son des naufrages sentimentaux.
À 26 ans, Bonnie Tyler vend 50 000 albums par jour. Elle se retrouve aux Grammy Awards face à Michael Jackson et Irene Cara, excusez du peu. Holding Out for a Hero en 1984 complète la trilogie : la planète tient sa prêtresse officielle du grand romantisme FM, entre rock, power ballad et chorégraphies au ralenti. Pendant ce temps-là, en coulisses, son mari et manager Robert Sullivan, ancien champion de judo, discret comme elle est volcanique, veille à ce que la vie reste loin des tabloïds, mais proche des neveux et nièces : seize nièces, seize neveux, quatorze petits-neveux et petites-nièces. Sans enfant, mais entourée jusqu’au vertige, elle achète un yacht pour ses 50 ans, quelques appartements à Albufeira, au sud du Portugal, et s’installe sous le soleil de l’Algarve comme tant d’autres Britanniques, dont son ami Cliff Richard, mais avec davantage de cheveux et moins de retenue.
Une carrière sans désert, des tubes indestructibles
L’une des choses les plus agaçantes, donc admirables, chez Bonnie Tyler, c’est qu’elle n’a jamais vraiment disparu. Certes, après les années 1980, les charts ne se sont plus inclinés aussi souvent, mais elle a continué à enregistrer, à tourner, à aligner une cinquantaine de concerts par an, surtout en Allemagne, en Suisse, en Autriche, dans ces pays où les années 80 semblent avoir décidé de s’installer durablement. Elle plaisantait volontiers sur le fait qu’elle se débrouillait mieux en allemand qu’en gallois, ce qui, pour une Galloise franc-parleuse, est un aveu qu’on ne fait pas à la légère.
Interprète plus qu’auteure-compositrice, elle gagnait peu sur les droits des karaokés, ces temples où ses chansons continuent d’être martyrisées, mais beaucoup sur scène, où sa voix, légèrement sablée par les années, n’avait rien perdu de son registre « j’ai fumé la moitié du jukebox, mais je vais quand même atteindre cette note ». En 2013, elle porte les couleurs du Royaume-Uni à l’Eurovision, sans triompher, ce qui n’étonne personne : Bonnie Tyler est de ces artistes qui appartiennent davantage aux décennies qu’aux concours. En 2017, elle reprend Total Eclipse of the Heart sur un paquebot, pendant une éclipse solaire dans les Caraïbes, bouclant ainsi un cycle de kitsch cosmique avec un sérieux irrésistible.
En 2023, le roi Charles III la nomme membre de l’Ordre de l’Empire britannique. Elle s’en amuse, rappelant qu’elle n’a toujours pas de rue à son nom à Faro, contrairement à Sir Cliff Richard, et enfonce le clou : « J’ai toujours fait ce métier pour chanter, pas pour être célèbre. » C’est probablement la clé : Bonnie Tyler n’a jamais cherché à polir son personnage, ni à se reinventer à chaque décennie pour flatter les algorithmes. Elle a continué, obstinément, à faire ce qu’elle savait faire : monter sur scène, envoyer sa voix comme on jette un filet, raconter l’amour, le manque, les drames et les héroïnes fatiguées qui tiennent encore debout.
Sa mort à 75 ans ne fera pas taire It’s a Heartache, Total Eclipse of the Heart ou Holding Out for a Hero, qui continueront de réapparaître partout où quelques verres en trop et une playlist mal surveillée transformeront une soirée banale en session de confession collective. C’est peut-être ça, finalement, le plus bel hommage : savoir qu’on continuera longtemps à lever les yeux au ciel en entendant « Turn around », tout en se précipitant malgré tout vers le micro. Bonnie Tyler n’est plus là pour nous gueuler dessus, mais sa voix, elle, a manifestement décidé de ne pas rendre les armes.


