Quarante mille voix, un écran démesuré et quatre heures trente de musique sans interruption. Au Taipei Dome, le temps d’un concert de Mayday, la musique se regarde, se ressent et traverse littéralement le corps. Dans cette enceinte monumentale, le groupe taïwanais célèbre vingt-cinq années d’une carrière devenue indissociable de l’histoire de la Mandopop. Une apothéose spectaculaire au terme d’une journée passée à explorer les multiples visages de Taipei, entre haute gastronomie chinoise, temples de la culture numérique, exposition pop et marché de nuit.
Par Ulysse Flowen

Il existe des artistes populaires et des phénomènes culturels. Dans le monde sinophone, Mayday appartient sans conteste à la seconde catégorie. Fondé à Taipei par cinq camarades passionnés de rock, le groupe a imposé au fil des décennies un répertoire où les grandes envolées électriques rencontrent des textes sur la jeunesse, les rêves, les désillusions et le temps qui passe. À Taïwan comme dans une grande partie de l’Asie, ses chansons constituent une mémoire collective. Les familles se transmettent leurs refrains ; plusieurs générations se retrouvent dans les mêmes stades pour les reprendre à l’unisson.
En juillet 2026, Mayday retrouve sa ville natale pour une série de concerts au Taipei Dome, la plus grande enceinte couverte de Taïwan. Cette résidence constitue l’un des événements majeurs de l’année pour la musique en mandarin. Mais avant de pénétrer dans cette cathédrale pop, Taipei nous en offre une longue montée en puissance : le raffinement d’un déjeuner trois-étoiles, l’effervescence de ses quartiers technologiques et une exposition entièrement consacrée à l’univers du groupe.
PALAIS DE CHINE, PREMIER REFUGE TAIWANAIS
À peine arrivés du vol EVA Air reliant Paris à Taipei, nous gagnons le Palais de Chine Hotel, installé à proximité immédiate de la gare centrale. Derrière son nom français et sa silhouette urbaine, l’établissement cultive un imaginaire opulent, nourri d’influences européennes et asiatiques. Sa situation permet de rayonner facilement dans la capitale tout en offrant, après les longues heures de vol, un refuge appréciable au cœur de la ville.

Il faut cependant monter jusqu’au dix-septième étage pour découvrir son plus précieux trésor : Le Palais, l’une des grandes références de la cuisine chinoise à Taïwan. Le restaurant a conservé en 2025 les trois étoiles Michelin qu’il détient depuis huit années consécutives, une distinction rarissime pour une table chinoise. Le Guide Michelin le présente comme une adresse cantonaise proposant une « cuisine exceptionnelle », selon la définition attachée à sa plus haute récompense.

Dans ce décor feutré, où les conversations semblent spontanément baisser d’un ton, chaque geste obéit à une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Le service est millimétré sans jamais devenir froid, attentif sans paraître intrusif. La cuisine, profondément ancrée dans les traditions cantonaises et macanaises, repose sur des produits remarquables et des techniques d’une redoutable précision.
Le canard rôti, dont la peau craque avec une délicatesse presque irréelle, compte parmi les signatures de la maison. Les dim sum impressionnent par la finesse de leurs enveloppes et l’exactitude de leurs assaisonnements ; l’ormeau braisé et les préparations de fruits de mer témoignent d’une maîtrise patiemment acquise. Rien n’est démonstratif, malgré la sophistication évidente des plats. Le luxe réside ici dans l’équilibre, dans la profondeur d’un bouillon ou dans la texture parfaitement préservée d’un produit.


Pour une première rencontre avec Taipei, difficile d’imaginer entrée en matière plus éloquente. Le Palais ne cherche pas à moderniser artificiellement la cuisine chinoise : il en révèle la noblesse par l’excellence de son exécution.
TAIPEI, CAPITALE BRANCHÉE SUR LE FUTUR
Quelques heures plus tard, changement radical d’atmosphère. Direction Syntrend Creative Park et Guanghua Digital Plaza, deux adresses voisines qui concentrent une part de la frénésie technologique de Taipei.
Chez Syntrend, l’électronique dialogue avec le design, la photographie, les jeux vidéo, la culture pop et les nouvelles formes de création numérique. Les étages se parcourent comme les différentes sections d’un laboratoire consacré aux modes de vie contemporains. À quelques mètres, Guanghua Digital Plaza assume une esthétique plus foisonnante : ordinateurs, composants, appareils photo, accessoires et objets électroniques s’accumulent dans un dédale où passionnés et connaisseurs viennent comparer les dernières innovations.
Cette escale n’est pas anecdotique. Taïwan occupe une place centrale dans l’industrie technologique mondiale, mais cette puissance industrielle irrigue aussi son imaginaire créatif. À Taipei, écrans, lumière et culture numérique ne se limitent pas aux centres commerciaux : ils nourrissent les expositions, les spectacles et les mises en scène. Le concert qui nous attend le soir même en apportera une démonstration saisissante.
MAYDAYLAND, DANS LES COULISSES D’UN MYTHE POP
Nous poursuivons vers Songshan Cultural and Creative Park, vaste complexe culturel aménagé sur le site d’une ancienne manufacture de tabac. Le lieu abrite notamment le Taiwan Design Museum, consacré à l’histoire et aux évolutions du design taïwanais.

C’est ici que MaydayLand déploie son univers. Plus qu’une exposition commémorative, cette installation pop et colorée constitue une véritable déclaration d’amour à la carrière du groupe. Le parcours serpente entre éclairages au néon, décors immersifs, références graphiques aux différents albums et reliques précieusement conservées de précédentes tournées.

Costumes, accessoires, éléments de scénographie et objets familiers des fans font resurgir vingt-cinq années de concerts. Chaque salle semble ouvrir une nouvelle porte dans la mémoire de Mayday. Les initiés reconnaissent immédiatement les symboles, les personnages et les clins d’œil associés aux chansons ; les visiteurs moins familiers découvrent l’ampleur d’un imaginaire construit avec une remarquable continuité.

L’exposition révèle surtout à quel point, chez Mayday, le spectacle visuel fait corps avec la musique. Rien ne paraît accessoire. Les couleurs, les lumières et les objets prolongent les émotions contenues dans les chansons. En quittant MaydayLand pour rejoindre le Taipei Dome, à quelques minutes de là, nous savons déjà que le concert ne se limitera pas à cinq musiciens jouant sur une scène.
Nous sommes pourtant encore très loin d’en mesurer l’ampleur.
AU TAIPEI DOME, LE GRAND VERTIGE MAYDAY
À l’approche du Taipei Dome, la ville semble changer de rythme. Des vagues de spectateurs convergent vers l’enceinte, arborant tee-shirts, accessoires lumineux et objets aux couleurs du groupe. Certains sont venus en famille, d’autres entre amis ; beaucoup connaissent chaque morceau depuis l’adolescence. Dans cette foule de quelque 40 000 personnes, tous paraissent partager la sensation d’assister moins à un concert qu’à des retrouvailles.
Lorsque les lumières s’éteignent, l’immensité du dispositif apparaît.

Derrière le groupe s’étend un écran de plus de cinquante mètres, véritable horizon numérique sur lequel déferlent sans interruption films, animations, paysages et créations graphiques. Chaque image répond à une note, chaque changement de lumière épouse une inflexion musicale. Les séquences ne se contentent pas d’illustrer les chansons : elles en démultiplient la portée émotionnelle.
Le spectacle dure quatre heures trente, sans interruption. Une durée dantesque qui pourrait sembler déraisonnable, mais dont la construction ne laisse aucune place à la lassitude. Les tableaux s’enchaînent, alternant puissance rock, ballades fédératrices, moments de confidence et séquences à la dramaturgie presque cinématographique. Ashin occupe la scène avec un mélange de proximité et d’autorité tranquille, tandis que Monster, Stone, Masa et Guan You déploient cette cohésion acquise au fil de milliers d’heures passées ensemble.

La mise en scène repousse sans cesse les limites du concert traditionnel. À plusieurs reprises, les membres du groupe apparaissent sur des voitures ou des cars intégrés au spectacle, poursuivant leurs chansons depuis ces plateformes mobiles comme s’ils traversaient eux-mêmes les paysages projetés derrière eux. Ces véhicules deviennent de véritables éléments de décor, prolongeant la scène dans l’espace et donnant au show des allures de road movie musical à très grande échelle.
Autour d’eux, la technologie atteint un niveau de précision vertigineux. Les faisceaux lumineux découpent l’espace, enveloppent les gradins ou jaillissent au-dessus de la scène comme une architecture mouvante. L’écran géant se transforme tour à tour en ciel cosmique, en ville futuriste, en album de souvenirs ou en immense bande dessinée animée. L’excellente acoustique du Dome permet pourtant à la musique de conserver toute sa netteté : malgré la taille de l’enceinte et la ferveur de la foule, chaque instrument demeure distinct, chaque parole intelligible.
Puis le spectacle gagne encore en démesure. D’immenses chars, dignes des plus grandes parades de Disney, surgissent au milieu du public sous la forme de dinosaures monumentaux. Ils avancent entre les gradins dans une énergie presque euphorisante, comme si MaydayLand et l’ère jurassique s’étaient soudain transportés au cœur de cet immense dôme. Au-dessus des spectateurs, un ptérodactyle volant traverse même l’espace en crachant de la fumée, transformant pendant quelques instants le concert en parc d’attractions fantastique.
Le plus impressionnant ne se trouve peut-être pas sur scène, mais dans les gradins. Dès les premières chansons, quarante mille personnes chantent d’une seule voix. Les paroles semblent appartenir à chacun. Ici, un couple les reprend en se tenant la main ; là, des amis lèvent les bras au même instant ; quelques rangées plus loin, des parents accompagnent leurs enfants dans leur premier concert de Mayday.
Cette communion ne repose pas seulement sur la puissance des chansons ou sur la démesure du dispositif. Entre deux morceaux, les artistes n’hésitent pas à quitter la distance spectaculaire du plateau pour s’asseoir directement à côté de leur public et échanger avec lui. La scène s’efface alors presque entièrement : pas de barrière visible, pas de dispositif de sécurité ostentatoire, mais une proximité simple, spontanée et profondément humble. Mayday dialogue avec son audience comme avec de vieux amis, renforçant encore cette sensation de retrouvailles collectives.
On comprend alors que le groupe n’est pas simplement l’une des plus grandes formations de Mandopop au monde. Il est le dépositaire d’une histoire sentimentale partagée. Ses morceaux ont accompagné les études, les premiers amours, les séparations, les départs et les retours. Le show célèbre vingt-cinq ans de carrière, mais aussi vingt-cinq ans de vies anonymes auxquelles cette musique s’est intimement mêlée.
Après plus de quatre heures de spectacle, Mayday conserve une énergie qui semble défier le temps. Les ultimes chansons déclenchent une dernière déferlante de lumière et de voix. Lorsque le Dome se rallume enfin, la foule tarde à quitter les lieux, comme si franchir les portes revenait à rompre le charme.

RAOHE, LA NUIT RETROUVE SES SAVEURS
Après une telle démesure, la soirée aurait pu s’achever dans le silence. À Taipei, elle se poursuit autour des étals du marché de nuit de Raohe.
Sous son arche illuminée, une longue artère rassemble échoppes fumantes, enseignes multicolores, jeux et petites boutiques. Les parfums de poivre, de grillade, de pâte frite et d’épices se mêlent dans l’air encore chaud. On progresse lentement parmi les visiteurs, happé par le spectacle permanent des cuisiniers qui pétrissent, farcissent, saisissent et découpent devant nous.
Quelques heures auparavant, nous goûtions au cérémonial d’un restaurant chinois triplement étoilé. Nous voici maintenant debout dans la rue, au milieu des fumées et du brouhaha, face à une cuisine immédiate et populaire. Loin de s’opposer, les deux expériences racontent la même ville : une capitale où l’extrême raffinement cohabite naturellement avec la gourmandise la plus spontanée. C’est la demeure de la spécialité la plus emblématique de Taipei : le pop corn fried chicken, croustillant à l’extérieur et tendre à l’intérieur.

Le concert continue presque de résonner tandis que nous regagnons le Palais de Chine. En une seule journée, Taipei nous aura fait passer de la précision silencieuse d’une table d’exception à la fureur collective d’un stade, puis à l’effervescence d’un marché nocturne.

Mayday célébrait vingt-cinq années de chansons. Taipei, elle, nous révélait sa capacité à conjuguer mémoire, innovation et énergie sans jamais choisir entre les trois.


