Il y en a, des acteurs, qui traversent une avant-première en costume sombre et mocassins cirés, et puis il y a Alexander Skarsgård, qui manifestement considère le tapis rouge comme un terrain d’expérimentation podologique. Jeudi soir, au BFI London Film Festival, pour la projection de Wicker, le Suédois de cinquante ans a débarqué dans un costume trois-pièces doré à tissage apparent signé Saint Laurent, tenue parfaitement raccord avec son personnage, puisque le film raconte un panier d’osier qui épouse une pêcheuse incarnée par Olivia Colman, comédie romantique et sexuelle excentrique à souhait. Jusque-là, rien que de très attendu : un acteur qui surjoue le thème de son film en promotion, exercice balisé depuis que le method dressing est devenu la coqueluche des services de presse. C’est au niveau des pieds que la soirée a basculé.
Alexander Skarsgård et ses chaussures transparentes Saint Laurent à Londres
Car l’homme portait des souliers en vinyle transparent, des oxfords incolores à semelle et lacets noirs, dessinés par Saint Laurent pour sa collection printemps-été 2027 et baptisés O.Fan, abréviation coquine renvoyant à OnlyFans, la plateforme d’abonnements prisée de l’industrie du contenu pour adultes. Le nom, à lui seul, donne le ton de l’opération. Et comme le matériau est transparent, il faut bien voir ce qu’il implique : à la lumière des flashs, les pieds de l’acteur étaient visibles, ses orteils offerts au regard des photographes, sa peau mise à nu dans un contexte, le tapis rouge, où le corps est d’ordinaire drapé, protégé, mis en scène. Le résultat, qui a fait le tour des réseaux en quelques heures, est un objet à la fois parfaitement conceptuel et profondément bizarre, et il a divisé le public avec une efficacité qu’aucun attaché de presse n’aurait su acheter.
Des souliers qui divisent : entre avant-garde et « malsain »
Les réactions, en effet, méritent qu’on s’y attarde. D’un côté, les esthètes saluent la cohérence, la prise de risque, et rappellent que Skarsgård n’en est pas à son coup d’essai : à Cannes en 2025, il avait déjà fait sensation avec des cuissardes de cuir pour Pillion, le film qu’il qualifiait lui-même d’« histoire de biker gay kinky, sub-dom ». L’homme assume donc une ligne, celle d’un acteur vieillissant qui refuse les conventions du costume de promotion et préfère le vêtement comme geste, l’accessoire comme déclaration. De l’autre côté, les critiques n’ont pas manqué de flairer le gag sanitaire : pieds nus dans des chaussures de plastique translucide, c’est le paradis de la transpiration, de la moiteur et de cette désagréable impression d’hygiène douteuse que le Daily Beast a résumé en un mot, « unsanitary ». Les internautes, dans leur grande sagesse collective, ont produit des commentaires d’une cruauté réjouissante, et une spectatrice a résumé la situation avec la concision d’un proverbe : cet homme pourrait porter un sac de jute et des pantoufles en papier d’aluminium. Difficile de lui donner tort.
Il y a une ironie savoureuse à voir un acteur multiplier les audaces pour un film qui, lui, se fait démolir. La presse britannique n’a pas été tendre : le Telegraph a expédié Wicker avec une étoile et le qualificatif de « mortifiant », ce qui, pour une comédie érotique sur un panier d’osier, n’est pas nécessairement un mauvais signe, on sent le film qui va trouver sa petite légion de défenseurs forcenés dans dix ans. Olivia Colman, co-star du film, s’est même amusée devant la BBC du caractère viral des mèmes générés par le projet, expliquant que cela ne lui était jamais arrivé auparavant : quand une actrice oscarisée découvre les joies de la production dérivée par les internautes, on se dit que la promotion a atteint son objectif, à savoir qu’on parle du film. Et l’on parlera en effet du film, jusqu’à sa sortie en salles le 23 octobre. Que la principale image associée à cette campagne soit une paire de chaussures en plastique transparent, voilà qui n’était sans doute pas prévu au plan média, mais un plan média, ça se plie aux circonstances.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas la chaussure : c’est le système qui se cache derrière. Le tapis rouge, autrefois office de représentation, est devenu un dispositif de production de contenu où chaque choix peut rapporter ses points de couverture ; et dans cette économie de l’attention, le bon goût est un handicap, tandis que l’excentricité réfléchie se monétise. Skarsgård, en enfilant une paire à la limite du praticable, ne fait pas seulement le pitre : il joue consciencieusement le jeu d’une industrie qui a besoin d’images fortes, et il le fait avec cette élégance distante des acteurs qui ont compris que leur garde-robe sert désormais la campagne autant qu’elle les habille. Le marketing du vêtement le remerciera, Saint Laurent aussi, voir ses souliers O.Fan sur chaque fil d’actualité mode vaut tous les encarts publicitaires. Quant à ses pieds, ils auront passé une mauvaise soirée dans une boîte de plastique, et personne ne pense à les remercier.


