Il y a des carrières qui s’interrompent, et il y a celles qu’on assassine à petit feu en les privant de leur instrument : Prince Waly, de son vrai nom Moussa Magassa, avait vu la maladie lui voler sa voix avant de lui voler la vie, ce qui, pour un rappeur, constitue une cruauté d’une précision presque littéraire. Le musicien de Montreuil, né le 24 décembre 1991, est décédé ce dimanche 4 octobre 2026 à l’âge de 34 ans, « des suites d’une longue maladie contre laquelle il se battait avec courage depuis huit ans », selon le communiqué de son label I See Colors relayé par ses proches sur les réseaux sociaux. Derrière cette formule pudique se cache un parcours médical d’une violence inouïe : un cancer du thymus découvert en 2019, une guérison annoncée fin 2021, puis un pemphigus paranéoplasique, une maladie auto-immune rarissime qui attaque la peau et les muqueuses, provoque des bulles douloureuses et des érosions, et qui, dans son cas, avait touché les cordes vocales. Il avait lui-même annoncé cette rechute à sa communauté en septembre dernier.
Prince Waly, figure du rap indépendant, s’éteint à 34 ans
Il faut mesurer ce que représentait son parcours. Formé au sein du groupe Big Budha Cheez à partir de 2012, avec lequel il publie Ma Routine roule à M.City, il s’était construit une place à part dans le rap français, celle d’un artisan de l’écriture plutôt que d’un faiseur de tubes : trois projets solos, Junior en 2016, BO Y Z en 2019, puis BO Y Z Vol.2 en 2023, et un unique album, Moussa, paru en 2022, dans lequel il racontait justement la maladie, les doutes, la reconstruction, cette traversée de l’enfer qui avait suivi la perte de sa voix pendant plusieurs mois. L’objet, plus intime que spectaculaire, avait été distingué par le Prix Joséphine 18-20 ans en 2023, et l’homme avait poursuivi les collaborations et les concerts malgré un corps qui ne lui accordait guère de répit. Son apparition chez COLORS en septembre 2022, interprétant Broke / Miroir quelques semaines avant la sortie de l’album, reste l’un de ces moments où l’on comprend qu’un artiste, en quelques minutes, peut dire plus que des heures de discours.
Le pemphigus paranéoplasique, une maladie rare qui lui a pris la voix
Les proches, dans leur communiqué, ont eu cette formule qui résume mieux que n’importe quel commentaire l’absurdité de la situation : « Ces dernières années ont été celles d’un combat, mais aussi d’un couronnement. Malgré la maladie, il a continué à créer et à faire vivre sa musique. » C’est exactement ce qui s’est passé. Privé de sa voix, ce qui pour un rappeur équivaut à une amputation, il a continué à enregistrer, à écrire, à se produire ; il a fait de son maladie une matière, non par goût doloriste, mais parce qu’il n’avait pas d’autre choix que de raconter ce qui le détruisait. Le pemphigus paranéoplasique, cette entité clinique dont le grand public a découvert le nom par la mort d’un trentenaire, est l’une de ces maladies que la médecine connaît encore mal, souvent associée à un cancer sous-jacent, et dont les traitements restent lourds et incertains. Sa rareté explique en partie pourquoi elle a mis tant de temps à être nommée dans le cas de Prince Waly, et pourquoi son parcours ressemble à celui de tant d’artistes qui meurent de ce que la science n’a pas encore résolu.
Il y a quelque chose de révoltant, et il faut le dire sans détour, dans la manière dont la maladie s’est acharnée sur un homme de trente-quatre ans qui venait de traverser la première épreuve et croyait en avoir fini. Annoncer sa guérison fin 2021, publier Moussa en 2022, reprendre la scène, enchaîner les projets, et se voir rattrapé par une seconde pathologie si rare que son nom ne dit rien à presque personne. Ce n’est pas une histoire édifiante de résilience, c’est une histoire de malchance pure, et le milieu du rap, qui a multiplié les hommages depuis l’annonce, n’a pas cherché à embellir la chose. Les témoignages parlent d’« un artiste hors du commun », d’une « figure respectée », d’une voix singulière, formules convenues, mais qui, dans un univers où les egos saturent l’espace, prennent une résonance particulière. Prince Waly n’était pas une superstar, il n’avait pas rempli Bercy, il n’occupait pas les premières places des plateformes ; il était l’un de ces artistes que le public averti citait avec respect, dont le travail comptait pour ceux qui écoutaient vraiment, et dont la disparition laisse un vide qui ne sera comblé par personne. C’est la pire des configurations : le talent discret fauché avant d’avoir eu le temps de prendre toute la place qui lui revenait.
Certains se demanderont si l’on aurait dû parler davantage de sa maladie, si les médias n’auraient pas pu accompagner plus tôt son combat, si l’attention ne vient décidément qu’avec la mort. La question est légitime, et la réponse désagréable : oui, presque toujours. Prince Waly aura connu, dans les heures qui ont suivi son décès, une exposition que ses disques n’avaient jamais obtenue ; c’est ainsi que fonctionne le système, et cela ne dit rien d’autre que notre incapacité collective à regarder les artistes pendant qu’ils créent plutôt que lorsqu’ils partent. Son œuvre, heureusement, reste, trois EP, un album, des apparitions, une voix. Et cette voix, que la maladie avait essayé de lui confisquer, continuera de résonner dans les oreilles de ceux qui l’ont entendue ; c’est peu, c’est dérisoire, c’est tout ce qu’il nous reste d’un homme de trente-quatre ans que la vie aura traité avec une brutalité que personne ne mérite.


