Laurent Alexandre : « ChatGPT 5 Pro est plus intelligent que 99,93 % des Européens »

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Laurent Alexandre, chirurgien urologue devenu entrepreneur, cofondateur de Doctissimo et spécialiste de l’intelligence artificielle, publie avec Olivier Babeau Ne faites plus d’études ! (Buchet-Chastel). Dans l’appartement Renoma, à Paris, il parle à LUI d’école, de sous-population, de transhumanisme, de « chimpanzés du futur » et de ChatGPT, qu’il consulte jusqu’à cinquante fois par jour.

L’essentiel

  • Laurent Alexandre, chirurgien urologue et cofondateur de Doctissimo, publie avec Olivier Babeau Ne faites plus d’études ! aux éditions Buchet-Chastel.
  • Il estime que ChatGPT 5 Pro est « plus intelligent que 99,93 % des Européens » et dit l’utiliser 30 à 50 fois par jour, à la place de Google.
  • Il juge que l’enjeu démographique du futur est la sous-population et redoute que les humains deviennent des « chimpanzés du futur » face à l’IA.

Avant de parler IA avec Laurent Alexandre, reconceptualisons. On ne pouvait révéler meilleur décor pour cette rencontre ultraconnectée que le très chic 16e arrondissement de Paris. Avis aux idiots et autres incultes en tout genre : Maurice Renoma est un artiste et styliste. La veste Hussard d’inspiration officier spécialement créée pour Brigitte Bardot, c’est lui. Le blazer qui signa le BCBG de toute une génération de minets – Jacques Dutronc et Gainsbourg en tête – c’est encore lui. Maurice ne s’est pas endormi sur ses lauriers et à plus de 80 ans, il prolonge l’univers de la maison Renoma avec son appart musée situé au dessus de sa mythique boutique de la rue de la Pompe. Il n’a rien perdu de son sens de l’avant-garde ni de son goût pour la transgression créative et présente Augmenta, le défi de l’Homme moderne, une exposition consacrée aux enjeux de l’intelligence artificielle. On reconnaît immédiatement sa patte – mais, comme son titre l’annonce, en version augmentée. Jusqu’au titre lui-même.

Le cadre s’impose alors comme une évidence pour s’interroger sur le futur de l’Homme à l’ère d’une intelligence artificielle en continuelle expansion. L’IA va-t-elle nous « grand remplacer » ? Peut-on imaginer à quoi ressemblera le monde dans cinquante ans ? Faudra-t-il un jour s’implanter des nanopuces dans le cerveau pour espérer rivaliser avec des machines aux capacités surhumaines ?

Pour explorer ces questions vertigineuses, qui de mieux que l’un des spécialistes les plus médiatiques du sujet : Laurent Alexandre. Habitué des plateaux télé, maître incontesté sur les questions d’IA et de transhumanisme, chirurgien urologue, cofondateur du site Doctissimo, son dernier ouvrage, co écrit avec Olivier Babeau : Ne faites plus d’études ! Pourquoi l’éducation de nos enfants est devenue obsolète à l’heure de l’IA, publié aux éditions Buchet-Chastel donne le ton et questionne. Doux euphémisme.

Parmi toutes ces interrogations, une certitude : l’arrivée de l’IA constitue sans nul doute le plus grand tournant civilisationnel que l’humanité ait jamais connu. Un bouleversement face auquel l’État semble, pour l’heure, largement dépassé. Cette interview relève donc de l’utilité publique. Si l’on ne souhaite pas devenir, selon l’expression de notre expert, un « chimpanzé du futur », irrémédiablement distancé par les technologies émergentes.

De la chirurgie à Doctissimo, puis à l’IA

Quelle est la pire question que je puisse vous poser ?

Aucune. Tout est bon à prendre.

Comment passe-t-on de chirurgien urologue à entrepreneur spécialisé dans l’IA et le transhumanisme ?

J’ai toujours été intéressé par l’économie et par l’industrie pendant mes études de médecine. C’est pour ça que, en parallèle, je suis passé par Sciences Po Paris, par HEC Paris, et puis par l’ENA. Pour avoir une vision qui dépasse la simple médecine et pour comprendre l’organisation de la Sécurité sociale, l’organisation de l’État et toutes les questions médico-économiques qui se posent.

Vous êtes également le cofondateur du site Doctissimo. Est-ce que vous savez que 95 % des gens qui consultent ce site internet deviennent hypocondriaques en moins de cinq minutes ? Était-ce le but initial ?

Non. Le but, c’était d’aider les gens à avoir une information sur leur santé et puis de permettre, au travers des forums de discussion, aux gens de discuter de leurs symptômes, de leur maladie. Il y avait des discussions très importantes chez les cancéreux, chez les gens atteints de maladies graves et parmi les parents qui ont des enfants atteints de maladies graves. Donc de créer un espace de discussion pour partager son expérience, parfois sa douleur.

Avez-vous déjà connu l’échec ?

Bien sûr, j’ai déjà planté des start-up. Certes, j’en ai plusieurs qui ont bien marché. Doctissimo n’est pas la plus grosse des start-up que j’ai développées. Mais j’ai eu des échecs, des start-up qui se sont vautrées. Quand on prend des risques technologiques, par définition, il y a souvent pas mal d’échecs.

Si ChatGPT avait déjà existé, pensez-vous qu’il aurait pu anticiper ces échecs ?

Je ne crois pas que l’IA puisse deviner le futur. Le futur est très complexe. Il dépend de plein d’étapes intermédiaires qu’on ne maîtrise pas. En revanche, si ChatGPT avait existé à cette époque-là, Doctissimo n’aurait pas existé. Aujourd’hui, on voit que l’audience des sites de santé est en train de s’effondrer. Parce que les gens vont directement sur ChatGPT. Les sites web sont en train d’être euthanasiés par l’intelligence artificielle.

« Ne faites plus d’études » : l’école face à l’IA

Imaginez : vous avez 20 ans aujourd’hui, que feriez-vous ?

Je ne ferais pas d’études. Je ne ferais surtout pas médecine. La médecine m’a passionné. Mais aujourd’hui, faire dix ans d’études de médecine pour devenir médecin généraliste, alors même que l’IA est déjà très supérieure aux médecins, ça n’a pas de sens. Et ce sera encore pire dans dix ans. Ce serait du temps perdu, compte tenu de la difficulté des études, notamment médicales, à se moderniser et à s’adapter à l’ère de l’intelligence artificielle. Donc pas d’études. Je créerais une boîte directement à la sortie du bac. Aujourd’hui, les études sont le plus souvent inutiles à l’ère de l’IA. L’université est en train d’envoyer nos enfants au casse-pipe. Olivier Babeau et moi-même (les deux auteurs du livre « Ne faites plus d’études ») sommes tous deux pères de familles nombreuses et on voit bien que l’université n’est pas du tout adaptée pour préparer nos enfants à l’IA. L’université est une industrie très archaïque, qui n’évolue pas, qui ne bouge pas, et dont les programmes sont totalement décalés par rapport à la réalité économique de la concurrence entre nos enfants et l’IA. D’ailleurs, on voit dans tous les pays du monde une difficulté importante des jeunes à rentrer sur le marché du travail parce que leurs diplômes ne les prédisposent pas à une bonne carrière et préparent au monde d’avant, mais pas à celui de 2030.

Moi la première, j’ai fait des études de journalisme et tout ce que j’ai appris n’est plus du tout en adéquation avec le monde dans lequel on vit. A ce propos, l’Éducation nationale a quand même mis en place deux heures d’éducation à l’IA par an, à partir du collège, me semble-t-il.

C’est ce qu’on disait, ils sont à la ramasse. Il faudrait beaucoup plus que ça. Deux heures par an, ça fait de la peine. Pourquoi pas deux minutes pendant qu’on y est ? Il faut apprendre aux enfants à se servir de l’IA pour travailler mieux, être plus productifs, non pas pour glander. Il n’y a pas de place pour les grosses feignasses dans un monde où l’IA galope aussi rapidement. Il ne faut pas que l’intelligence artificielle soit utilisée par les gamins pour ne pas bosser. Il faut leur apprendre à bien l’utiliser pour bosser mieux tout en bossant plus. C’est une révolution complète pour l’Éducation nationale. Il y a trop peu de spécialistes de l’informatique et de l’IA à l’Éducation nationale, qui a des années de retard par rapport à la technologie.

Pourquoi ne pas vous lancer en politique ? Devenir ministre de l’IA ou contribuer à l’Éducation nationale justement ?

Le niveau des débats politiques aujourd’hui m’incite à tout faire sauf de la politique. On est dans une époque de politicailleries que je trouve assez minables, avec un intérêt très faible pour l’avenir de l’Europe et des jeunes. Je n’ai pas un immense respect pour la classe politique actuelle. On est vraiment dans la lutte des places plus que dans la préparation de l’avenir pour nos gamins. En tant que père de famille nombreuse, ça me révolte pas mal.

Salon blanc de l'appartement Renoma, rue de la Pompe à Paris, où Laurent Alexandre a été interviewé par LUI
L’appartement Renoma, 129 bis rue de la Pompe, Paris 16e. Photo DR

Elon Musk, sous-population et transhumanisme

Combien avez-vous d’enfants ?

Trois. C’est le début des familles nombreuses. Je n’en ai pas 17 !

Souvent, on peut lire ici et là que vous êtes le Elon Musk à la française. Acceptez-vous la comparaison ?

D’abord, je suis beaucoup moins riche qu’Elon Musk. Et puis j’ai fait des petites choses. J’ai créé pas mal de boîtes. J’ai écrit des bouquins, des articles. Je ne vais pas me comparer à Musk, qui est certes foufou, mais qui est le plus grand industriel de tous les temps et qui a réussi des choses absolument extraordinaires, comme SpaceX, comme Grok aussi, qui progresse énormément comme IA. Donc non, je n’ai pas la mégalomanie folle de me comparer à Musk. Et en plus politiquement, je ne suis pas vraiment du même bord. Je suis un petit kiki à côté de Musk. Et puis, je ne suis pas un petit kiki d’extrême droite comme il l’est.

On vous connaît, entre autres, pour votre intelligence hors norme. Vous considérez-vous supérieur au commun des mortels ?

Je ne suis pas très intelligent. Je suis très travailleur. J’aurais aimé être un grand mathématicien. Ça m’aurait apporté beaucoup de satisfaction. Mais je ne suis pas exceptionnel en maths, hélas. Je suis un gros travailleur, un besogneux. Pas complètement con, mais pas très intelligent.

Vous avez combien de QI ?

Je ne vous le dirai pas. Il y a deux hypothèses. Soit il est élevé et ça me gêne de m’en servir comme une plume à mon chapeau. Soit il est bas et ça me gêne de passer pour un crétin. (rires) Donc, dans les deux cas, c’est ridicule de l’annoncer. (rires)

On vous connaît aussi pour être un expert de l’IA. Est-ce que, pour vous, l’IA est le plus grand enjeu de notre siècle ? Plus que le réchauffement climatique ou la surpopulation ?

La surpopulation n’est pas l’enjeu. L’enjeu du futur, c’est la sous-population. La population en Corée se dirige vers cinq millions d’habitants à la fin de l’année. En Chine, elle va être divisée par deux. En Italie, hors immigration, on tombe à dix millions d’habitants. Si on continue à avoir aussi peu de bébés, même la population française va baisser, hors immigration, avec le taux de fécondité actuel, qui est très faible. Donc, la population européenne est en train de commencer à chuter. Dans la plupart des pays du monde, à part l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne, la population chute. Donc la surpopulation ne m’inquiète pas. La sous-population, l’arrêt des bébés, la fin des bébés, la fin des berceaux, ça, ça m’angoisse. Une société où il y a plus de Sonotones et de déambulateurs qu’il y a de berceaux, ça, ça m’inquiète. Au Japon, les ventes de couches-culottes pour personnes âgées dépendantes sont supérieures aux ventes de couches-culottes pour bébés. Ça, ça m’inquiète. En ce qui concerne le réchauffement climatique, je pense qu’on va trouver des solutions technologiques. Ça ne me bouleverse pas. Je ne crois pas à la fin du monde.

C’est intéressant, votre discours. On n’a pas l’habitude d’entendre parler de sous-population.

Parce que les gens ne regardent pas les chiffres. S’ils regardaient les chiffres et l’évolution démographique, ils sauraient que la surpopulation est une question du passé qui n’est aujourd’hui plus d’actualité. La population chute beaucoup plus vite que prévu. Regardez les statistiques. Demandez à ChatGPT. Il vous les sortira. C’est terrifiant. Quand vous vous promenez à Tokyo, il n’y a que des vieillards. Il n’y a pas de bébés. Et dans les campagnes japonaises, c’est pire. Parce que Tokyo est une ville où il y a beaucoup de jeunes. Mais les campagnes japonaises sont des EHPAD à ciel ouvert. Ça fait peur dit comme ça. Les IA deviennent de plus en plus intelligentes et, à l’inverse, les humains de plus en plus cons. Même à Harvard, on observe que le QI moyen a chuté.

Quelle est la solution pour l’humanité : on abdique, on s’adapte ? À moins que la solution ne se trouve du côté du transhumanisme et de l’eugénisme. Quelles sont les solutions ?

La solution la plus simple est d’utiliser l’IA pour rénover et moderniser l’école, balayer les gens qui dirigent le système éducatif. Changer les ministres de l’Éducation et hauts fonctionnaires qui ne comprennent rien à l’IA et mettre en place une pédagogie pour que nos enfants soient complémentaires de l’intelligence artificielle. Donc ça, ça me paraît être une première mesure de bon sens. L’école est très, très, très archaïque. Elle a beaucoup de mal à progresser, à faire de la recherche en techniques éducatives. C’est un lieu ultra-politisé où il y a très, très peu de compétences techniques, en réalité. Donc je pense qu’avant d’aller chercher des solutions technologiques ultra-compliquées et de pleurnicher sur l’avenir de l’humanité, il faut rénover l’école, l’université et la formation professionnelle des adultes. C’est la vraie urgence. Mais en ce moment, on est plus en train de parler de remaniement ministériel, de dissolution, de démission du Président de la République que de rénovation de l’école. Et il faudrait plutôt faire le contraire. Mark Zuckerberg a proposé cette année à trois très brillants jeunes développeurs d’IA des packages salariaux supérieurs à un milliard de dollars chacun. Les gens qui éduquent les cerveaux artificiels, on leur file jusqu’à un milliard de dollars. À l’inverse, on ne met pas d’argent sur ceux qui éduquent nos cerveaux biologiques, ceux qui éduquent nos gamins. Il y a là une espèce de suicide collectif à mettre tant d’argent pour éduquer l’IA et très peu d’argent, très peu d’intelligence, pour les gens qui éduquent nos enfants. C’est complètement con et suicidaire.

Suicide non assisté toujours : l’humain développe l’IA en sachant pertinemment que ces IA seront supérieures. Ne serait-on pas en train de creuser notre propre tombe ?

De toutes les façons, on n’arrêtera pas l’IA. Donc on peut se rouler par terre et crier « arrêtons l’IA», ça ne changera rien. L’opposition géopolitique entre la Chine et les États-Unis fait que l’IA ne sera pas arrêtée. Parce que les IA militaires vont être indispensables aux Chinois et aux Américains pour maintenir la comparaison avec l’autre. L’importance de l’intelligence artificielle en matière géopolitique, en matière militaire, est tellement importante que personne ne l’arrêtera. Donc l’idée selon laquelle l’Occident va dire stop à l’IA pendant que la Chine va continuer à la développer est une idée très masochiste. Ça conduirait à ce que nos petits-enfants aient le mandarin en première langue et le français en option langue régionale d’ici 2060. Ça conduirait à notre colonisation par la Chine, qui deviendrait toute-puissante puisqu’elle n’aurait pas freiné, ni arrêté, le développement des IA. Ce que nous devons faire, c’est réguler intelligemment l’IA sans trop la freiner.

Demain, on fait une réforme totale du système éducatif. Mais malgré ça, l’IA continue d’évoluer. Et malgré cette réforme, l’humain n’est plus du tout « concurrentiel » face à l’IA. Dans cette hypothèse, est-ce que le transhumanisme et l’eugénisme pourraient être des solutions pour que l’humain ne se fasse pas grand-remplacer par l’IA ?

Je ne sais pas ce que la génération de nos enfants et de nos petits-enfants va faire. C’est elle qui va décider. Ce que je constate, c’est que l’intelligence artificielle galope. GPT-5 Pro est plus intelligent que 99,93 % des Européens. Donc, il y a déjà aujourd’hui une très petite minorité de gens qui sont plus intelligents que l’intelligence artificielle, et ça ne va pas s’arranger. On voit notre dépassement dans tous les métiers. Si on prend la médecine, par exemple, ChatGPT est quatre fois meilleur pour faire un diagnostic que les médecins hospitaliers. Et encore plus grave, ChatGPT plus un médecin humain, c’est moins bien que ChatGPT sans médecin humain. Autrement dit, non seulement l’IA nous dépasse, mais en plus, quand on ajoute des médecins humains, on dégrade les performances de l’intelligence artificielle. Donc on a une vraie réflexion à avoir sur notre place à côté de l’IA. Il n’est pas normal qu’on ait des ministres de l’Éducation qui soient des burnes en intelligence artificielle.

Le transhumanisme consiste à augmenter l’humain, exemple, lui implanter des puces, des Neuralink dans le cerveau. Et l’eugénisme consiste à modifier directement l’ADN, en choisissant certains gènes à la place d’autres. Et d’ailleurs, à ce propos, il me semble qu’il y a déjà une société qui le fait, aux États-Unis. Pour la modique somme de cinquante mille dollars, vous pouvez désormais choisir l’embryon avec le QI le plus élevé. Si vous aviez le pouvoir de changer quelque chose dans l’ADN humain, qu’est-ce que ce serait ? La calvitie, un trait particulier, quelque chose au niveau du cerveau ?

Je conçois qu’il y ait des gens qui puissent être malheureux parce qu’ils perdent leurs cheveux. Mais si je devais modifier quelque chose dans la génétique humaine, pour moi, la priorité, c’est de supprimer les variantes génétiques qui donnent des maladies très graves. Les myopathies, la mucoviscidose, les handicaps graves. Je pense qu’avant d’aller faire de l’augmentation humaine chez les gens bien portants, il faut déjà corriger les maladies. Quand on voit un enfant myopathe en train de mourir dans d’affreuses souffrances à cause de sa myopathie, on se dit que l’urgence, c’est davantage là que d’aller augmenter les capacités des gens bien portants ou de prévenir la calvitie, qui n’est quand même pas une maladie très, très grave. Si vous avez des lecteurs qui s’inquiètent de leur calvitie, je leur conseille d’aller passer une journée dans un centre pour jeunes myopathes et je peux vous assurer qu’ils vont tout de suite relativiser leurs malheurs capillaires.

Aussi, on vous a entendu, à plusieurs reprises, dire que les femmes très intelligentes devraient faire plus de bébés. Autrement dit, qu’il faudrait un baby-boom de surdoués. Sinon quoi : est-ce la fin de notre civilisation ?

C’est la vieille idée d’Elon Musk. Sans aller jusque-là, je pense que, effectivement, le fait que les femmes ingénieures, notamment, et les femmes chercheuses fassent peu de bébés, c’est dommage. Quand on a une bonne culture technologique, une bonne culture scientifique, c’est dommage de ne pas la transmettre à des enfants. Personnellement, je suis favorable à ce que les gens fassent plus d’enfants. Je pense que la famille est la cellule de base de la société et c’est un endroit où on transmet la culture, l’amour de la science, l’amour de l’apprentissage, la volonté d’apprendre, etc. Donc oui, le taux extrêmement bas d’enfants des femmes savantes et ingénieures, c’est dommage.

Super-intelligence et « chimpanzés du futur »

Les experts prévoyaient que l’IA soit capable d’accomplir toutes les tâches humaines d’ici 2050. C’est ce qu’on appelle l’IA générale. Aujourd’hui, on avance cette échéance à 2027/2030. On est vachement en avance sur les prévisions. Est-on en capacité de s’imaginer le monde dans lequel on vivra dans cinq ans ?

Dans cinq ans, oui. Le monde ne sera pas méconnaissable. En revanche, dans cinquante ans, je défie quiconque de dire à quoi il ressemblera. L’accélération technologique est exponentielle.

Si les progrès en mathématiques, en IA, continuent au rythme actuel, les IA vont devenir extraordinairement puissantes en mathématiques. Et donc en codage informatique, bien au-delà de ce que font les intelligences artificielles, comme Claude 4.5, Gemini 5 Pro et puis ChatGPT-5 Pro. Et ça va changer la science. C’est-à-dire qu’il y a un lien entre une capacité mathématique, une capacité de codage informatique et donc une transformation scientifique. Les progrès en mathématiques vont se traduire par la capacité de l’IA à coder des choses extrêmement sophistiquées et donc à faire progresser l’ensemble de la connaissance scientifique. Alors la technologie et l’industrie seront transformées. On a plein d’incertitudes, par exemple, sur la robotique. Est-ce que la robotique va envahir notre quotidien ? Est-ce qu’elle va envahir notre pays ? Vous avez probablement vu passer l’information selon laquelle le conseil d’administration de Tesla a promis à Elon Musk un bonus de mille milliards de dollars si Tesla progresse, et notamment si les robots humanoïdes Optimus se généralisent dans l’économie, dans la société. Mille milliards de dollars de bonus pour Elon Musk ! Si Musk réussit à faire décoller les robots humanoïdes, la société va être transformée. On aura des robots dans la rue, dans les usines, des robots domestiques chez nous qui travailleront 24 h/24 pour quelques centimes de l’heure. Ce serait une transformation complète, absolument radicale. Juste un exemple. Jensen (Huang), qui est le patron fondateur de NVIDIA, qui est l’entreprise la plus chère au monde, qui fabrique la quasi-totalité des puces GPU pour l’IA. La boîte vaut quasiment 4 500 milliards de dollars. Bref, il a déclaré qu’en 2032, l’intelligence artificielle sera un million de fois plus puissante que ChatGPT ne l’est aujourd’hui. L’espèce humaine serait alors en concurrence directe avec des robots dotés d’une intelligence artificielle un million de fois plus intelligente que l’intelligence humaine. Geoffrey

Hinton, le prix Nobel de physique de l’année dernière qui a inventé toutes les formes modernes d’intelligence artificielle, les réseaux de neurones profonds, a dit, dans une interview donnée au Financial Times il y a quelques mois que « nous ne sommes plus l’espèce la plus intelligente sur Terre ». C’est un changement civilisationnel majeur. Et les politiques, au lieu de s’occuper de politicailleries merdiques, devraient un peu réfléchir à l’avenir de la société au moment de ce tournant radical qu’est notre dépassement par l’IA. Dépassement ne veut pas dire que l’IA va être méchante. C’est un autre sujet. Mais le dépassement est réel et nous y assistons en ce moment.

Craignez-vous que cette super-intelligence artificielle, un jour, décrète que les humains ne servent à rien, qu’ils sont complètement cons, que ce sont des parasites, et qu’elle décide de nous esclavagiser, voire nous supprimer de la surface de la Terre ? Ce scénario relève-t-il du fantasme ? Quel est le pire scénario à prévoir ?

(Moment de réflexion) Ma plus grosse crainte, c’est que les gens arrêtent de bosser. Qu’ils arrêtent de faire fonctionner leur cerveau. Qu’ils arrêtent de faire des efforts. La démission de l’humain face à l’intelligence artificielle. Une étude récente publiée dans le Financial Times, montre que 88 % des étudiants anglais utilisent ChatGPT pendant les examens. Avec des surveillants qui les laissent faire, qui les laissent recopier ce que ChatGPT dit. Donc ils font une photo du sujet avec leur portable, ils demandent à ChatGPT de leur rédiger les questions, ChatGPT rédige, et eux recopient. Par laxisme, par connerie, parce que ce n’est pas leur rendre service que de les laisser devenir de simples machines à recopier, les profs laissent faire. Donc ma plus grosse crainte, c’est ce que les Anglo-Saxons appellent le « disappointment ». C’est-à-dire que, finalement, on laisse le pouvoir à l’IA. Non pas qu’elle soit méchante et qu’elle veuille nous exterminer. Mais elle fait le boulot à notre place, et beaucoup plus rapidement. Elle est toujours contente. Quand vous demandez à un jeune de la génération Z de bosser, il rechigne, il pleurniche, qu’il est fatigué, qu’il en a marre, que c’est un boulot chiant. L’IA est tout le temps contente, dit toujours merci. C’est plus facile de demander quelque chose à ChatGPT que de le demander à un jeune de la génération Z. Et en plus, elle coûte des centaines de fois moins cher qu’un jeune de la génération Z. Donc le vrai danger, c’est qu’on laisse les jeunes ne plus rien foutre avec le travail qui est fait par l’IA. Et avec une baisse des capacités intellectuelles de la jeune génération, parce qu’elle ne ferait plus travailler son cerveau.

Parlera t-on un jour des humains comme des sortes de dinosaures pré-numériques ?

Dinosaures, non. Mais chimpanzés du futur, c’est possible, oui. Il y aurait le même écart entre les chimpanzés et nous qu’entre nous et l’IA. C’est possible. Comme je le disais tout à l’heure, quand on constate que ChatGPT fait quatre fois mieux les diagnostics médicaux que les humains, on est déjà sur cette pente glissante.

Bientôt, les IA n’auront plus conscience qu’elles sont des IA.

Je ne suis pas Nostradamus. Je ne sais pas quand l’IA aura une conscience artificielle, c’est-à-dire une connaissance d’elle-même, une compréhension d’elle-même. Elle a déjà une bonne conscience de nous puisqu’elle nous connaît très bien. Quand on demande à ChatGPT de faire le bilan psychologique de soi-même, on est toujours surpris par la profondeur de l’analyse. Moi, je le lui ai demandé il n’y a pas très longtemps. ChatGPT me comprend mieux que je me comprends moi-même, c’est vertigineux.

Vous utilisez souvent ChatGPT ? Combien de fois par jour ?

30 à 50 fois par jour. Je ne me sers plus de Google. Plus du tout. C’est rarissime que je me serve de Google. Je me sers de ChatGPT, un petit peu de Gemini. Claude, pas beaucoup, un petit peu de Grok. Quand je ne comprends pas quelque chose, je demande à ChatGPT. Par exemple, j’adore l’informatique mais j’ai beaucoup de lacunes. Donc je lui pose beaucoup de questions et j’essaie de combler mes lacunes techniques sur ces sujets-là.

Etes-vous accro à ChatGPT ?

Pas plus qu’à l’électricité. Est-ce qu’on dit aux gens qu’ils sont accros à l’électricité ? Avec l’IA, c’est la même chose. On est dépendant sans être accro, au sens toxicomaniaque.

Certaines personnes ont tout de même développé des sentiments pour leur ChatGPT. Quand il y a eu la mise à jour de ChatGPT-5 qui a effacé toutes les données des anciennes versions, il y en a certains qui l’ont vécu comme une rupture amoureuse, voire comme un deuil.

Les gens s’ennuient, sont tristes, ont besoin d’être aimés et soutenus. Les gens ne sont pas très gentils. L’IA fait des compliments sans arrêt. Comme quelqu’un qui, jour et nuit, est toujours content de parler avec vous, est toujours empathique, ça crée un attachement. Moi, ce n’est pas mon cas. Je me sers énormément de ChatGPT, mais je n’en suis pas tombé amoureux.

Emploi, revenu universel, amour et immortalité

Quels sont pour vous les métiers qui vont survivre à l’IA et, à l’inverse, ceux qui vont être le plus vite remplacés ?

Tous les métiers vont survivre. Ce sont les postes qui vont changer. Je ne crois pas à la mort des métiers. Je ne crois pas à la mort des médecins, ni à celle des pharmaciens. Ni même à celles des managers, ou encore des ingénieurs. En revanche, je crois à la mort rapide des gens qui n’utilisent pas l’IA et qui ne trouvent pas comment être complémentaires de cette dernière dans leur vie professionnelle. Il ne faut pas raisonner par métier. Il faut raisonner par tâche. Effectivement, les médecins qui n’utilisent pas l’IA vont être complètement marginalisés. Puis ils vont être malheureux et déprimer sans disparaître.

On entend souvent des discours selon lesquels l’IA va nous piquer tous nos emplois, ce qui conduirait à la fin d’un monde capitaliste, avec l’instauration d’un revenu universel. Y croyez-vous ?

Ça fait 150 ans que les marxistes prévoient la fin du capitalisme au coin de la rue. Jusqu’à présent, ce n’est pas arrivé. Staline était convaincu que le capitalisme allait mourir. Khroutchev, Lénine, Trotski aussi. Finalement, l’URSS est morte, mais pas le capitalisme. Donc je ne crois pas à la fin du capitalisme. En revanche, je pense que les gens vont être secoués par le choc de l’IA. Quand vous êtes dans le monde de l’image, ça vous challenge beaucoup. Quand vous êtes journaliste, également. Il n’y a pas un seul journaliste que je connais qui ne se serve pas de l’IA pour écrire ses articles. Je n’en connais pas. Et avant les interviews, ils se servent tous de ChatGPT pour savoir quelles questions poser.

Bien sûr, je plaide coupable.

Donc oui, on va être secoués par l’IA. Non, les métiers ne vont pas disparaître. Mais les grosses feignasses qui n’apprennent pas correctement à se servir de l’IA, qui glandent, vont gicler avant 2030.

Et donc, pour revenir à ce fameux revenu universel ?

J’y crois, mais c’est un cauchemar. C’est ce qu’avait prédit Harari : des dieux et des inutiles. Une toute petite élite qui gouverne l’IA et puis une immense majorité de gens, des espèces de Gilets jaunes abandonnés par la société, qu’on met au revenu universel parce qu’ils ne sont pas capables d’être complémentaires de l’IA. C’est un cauchemar. C’est une éventualité cauchemardesque. Il ne faut pas pousser les gens à abdiquer face à l’IA. Il ne faut pas les encourager à glander.

L’IA transforme le milieu professionnel, mais également les relations humaines, on pense notamment aux relations amoureuses. Ça n’existe pas encore, mais ça ne saurait tarder : des Neuralink capables de nous donner jusqu’à 120 orgasmes par jour. Il y a aussi des robots de forme humanoïde, des gens, comme je le disais, qui tombent amoureux de leur ChatGPT, comme dans le dessin animé Bob l’Éponge, avec Plankton qui tombe amoureux de Karen, sa calculatrice. Est-ce qu’on ne se dirigerait pas vers la fin du couple et donc d’une civilisation ? Ou ce scénario relève lui-aussi du fantasme ?

Les technologies d’intelligence artificielle appliquées aux relations permettent de matcher les gens et incitent à changer de partenaire, c’est sûr. Mais je ne suis pas si pessimiste que ça pour l’avenir du couple. Le zapping permanent ne rend pas les gens très heureux. Les gens qui ont un partenaire pour la vie ont l’air souvent plus heureux que les gens qui changent d’amoureux ou d’amoureuses tous les quinze jours, ce qui est possible aujourd’hui.

Mais si demain, on implante, dans le cerveau d’un homme, une puce capable de lui donner 120 orgasmes par jour, alors on peut se dire qu’il va très certainement avoir la flemme de trouver un ou une partenaire ?

Quand on a 120 orgasmes par jour, on dépérit assez vite. Il y a des tumeurs cérébrales qui donnent des orgasmes multiples. Situées dans le centre du cerveau, elles sont responsables justement de l’orgasme et du plaisir sexuel. Et les gens ne peuvent plus rien faire, vont d’orgasme en orgasme. C’est absolument horrible. Donc avoir 120 orgasmes par jour, je ne pense pas que ce soit très souhaitable.

Dans votre livre La mort de la mort, vous soutenez l’idée selon laquelle l’IA nous rendra immortels. Vous prévoyez que notre génération pourra vivre jusqu’à 150 ans ?

La question, c’est : quelle immortalité ? Est-ce qu’on sera immortels avec un corps physique, un corps biologique ? Ou est-ce qu’on aura une immortalité numérique ? Sam Altman, le papa de ChatGPT a parlé dans une interview de l’immortalité numérique. De la capacité de transférer le contenu de notre cerveau dans les ordinateurs, de manière à vivre éternellement, mais sans corps. À travers une pensée, dans les ordinateurs. Ça, en réalité, c’est plus facile à faire que de vivre éternellement avec un corps. À ce moment-là, on peut faire des copies de soi-même et, si un ordinateur brûle, on en a un deuxième à côté. Un troisième, un quatrième. Alors que nos corps biologiques ne sont pas facilement clonables. On peut cloner les intelligences numériques, on peut plus difficilement subdiviser les corps biologiques.

Quel serait votre conseil numéro un pour être plus intelligent ?

On ne peut pas être plus intelligent. En revanche, on peut mieux se servir de son intelligence et apprendre des choses utiles pour surfer sur la vague technologique. Si je devais donner un conseil, en dehors de celui de travailler plus : ne soyez pas une grosse feignasse. Lisez 50 livres d’Histoire par an. Pour comprendre le futur technologique, pour comprendre la façon dont la société va réagir au développement technologique, il faut faire de la prospective. Il faut imaginer les scénarios du futur. Et on ne peut pas imaginer le futur si on n’a pas une bonne connaissance du passé. Pour prévoir demain, apprenez hier et avant-hier. J’ai poussé mes enfants à avoir une très grande curiosité historique, et ça leur a aussi donné une capacité à imaginer le futur.

Avez-vous aimé cette interview ? Ou est-ce que vous pensez qu’une IA aurait mieux fait ?

Alors, je ne sais pas si les questions ont été préparées par ChatGPT ou pas, je ne vous pose pas la question.

En collaboration. J’ai suivi vos conseils.

Donc c’est déjà une interview mixte, puisque vous vous êtes aidé de ChatGPT. Donc je n’ai pas à choisir entre vous et une IA, puisque cette interview est déjà un mix entre intelligence humaine et intelligence artificielle.

Le mot de la fin ?

Il y a énormément d’opportunités pour la jeune génération. Il y a plein de start-up, plein de nouveaux métiers à inventer, à créer grâce à l’intelligence artificielle. On peut aujourd’hui créer une start-up avec quasiment pas d’argent, pas de salariés. Rien qu’avec l’IA. Sam Altman a dit qu’on va voir arriver les premières boîtes valant un milliard de dollars avec zéro salarié. Avec uniquement l’entrepreneur et puis ChatGPT. Je crois que c’est une réalité. Il y a plein de choses à faire. Ne faites plus d’études est un bon conseil. Mais bossez beaucoup, travaillez beaucoup et dépêchez-vous de créer une start-up pour surfer sur la vague de l’intelligence artificielle.

Enregistrement réalisé en octobre 2025 dans la boutique Renoma (16e arrondissement de Paris) pour le podcast Choc’Barres, présenté par Charlotte Florentin et diffusé en intégralité sur la chaîne YouTube @Lui, TV

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