Gustave Kervern remporte le prix du film francophone d’Angoulême (pour son premier film sans Delepine)
Il y a des séparations qui ressemblent a des divorces chez les notaires, avec la vaisselle qui tinte encore dans le couloir, et puis il y a celles, plus rares, qui prennent l’air d’un pas de coté, un peu bancal, un peu bravache, presque un pied de nez au malheur statistique qui veut qu’un duo d’auteurs, une fois désolidarise, se mette aussitôt a sonner creux; or voici que Gustave Kervern, pour son premier long-métrage signe sans Benoit Delepine, vient de rafler le prix du film francophone au Festival d’Angoulême, ce qui a tout de même l’élégance d’un message adresse a l’industrie, a la critique, et a tous les petits comptables de la mélancolie artistique: non, il n’était pas qu’une moitié interchangeable d’un tandem culte, non, l’homme au visage de marin rentre trop tard au port n’a pas déposé sa drôlerie noire au vestiaire avec son ancien complice, et non, le cinema français n’est pas condamne a choisir entre la naphtaline psychologique et la comédie de plateforme écrite comme un ticket de caisse.
La nouvelle a quelque chose de savoureux parce qu’elle contredit précisément le petit roman paresseux qu’on était déjà en train d’écrire pour lui : l’après-Delepine allait être laborieux, forcement mineur, vaguement digne, un peu triste, bref ce purgatoire chic qu’on réserve aux auteurs que l’on respecte davantage qu’on ne les désire encore; mais Kervern, au lieu de venir demander poliment qu’on lui garde une chaise dans le coin du patrimoine frondeur, débarque avec un film qui gagne, et qui gagne a Angoulême, c’est-a-dire dans un de ces lieux ou le cinema francophone se regarde parfois avec la gravite d’une vieille tante devant l’album de famille, avant de se surprendre, les bonnes années, a aimer ce qui dépasse. Le prix n’a jamais suffi a faire un chef-d’oeuvre, évidemment, pas plus qu’une standing ovation ne transforme un exercice de vanité en film vivant, mais il signale une chose très simple et très rare: une voix persiste, et elle persiste seule.
Un premier film sans Delepine, ou l’art tres indecent de survivre a son propre mythe
Ce qui rend l’affaire interessante, ce n’est pas seulement la récompense, c’est la charge symbolique qu’elle trimballe comme une caravane bringuebalante sur une départementale : Kervern devait, aux yeux de beaucoup, prouver qu’il savait exister sans la grammaire commune, sans la musique du duo, sans cette alchimie de grands enfants mal embouches qui avait fait, depuis des années, la singularité d’un certain cinema politique et crasseux, tendre et alcoolise, ou la France des cabosses trouvait enfin autre chose qu’une condescendance de casting; il devait, autrement dit, survivre à la légende de Kervern et Delepine, ce qui est toujours une épreuve ridicule, puisque les artistes sont condamnes a rendre des comptes a la nostalgie des autres, jamais a la leur.
Et c’est la qu’il faut saluer, avec un rien de vice joyeux, le culot de cette victoire: elle ne sanctifie pas seulement un film, elle ridiculise un réflexe collectif, cette manie française de croire que les aventures d’auteur doivent rester en couple pour rester désirables, comme si la mise en scène avait besoin d’une bague au doigt pour conserver son mordant. On voit déjà poindre les commentaires embarrasses, les hommages diplomatiques, les nuances de salon: oui, bien sur, Kervern a du talent, mais… Or le « mais » vient de prendre un mauvais coup sur le coin du crâne. Un prix, surtout dans ce contexte, a ceci de charmant qu’il abrège les phrases des sceptiques.
Il faut aussi dire un mot de ce que ce succès raconte du paysage francophone lui-même. Dans un moment ou tant de films ont l’air d’avoir été développés par des gens qui ont peur de déplaire aux cousins, aux annonceurs, aux abonnés, aux algorithmes et même au chien de la scripte, voir un cinéaste un peu de travers, volontiers rugueux, moins soucieux d’être aimable que d’être juste dans sa bizarrerie, se faire couronner, cela apporte un courant d’air. Pas une révolution, n’exagérons rien, le cinema adore les signes avant-coureurs qu’il oublie des la semaine suivante, mais tout de même une secousse bienvenue, une façon de rappeler que le public et les jurys n’attendent pas nécessairement qu’on leur serve la même soupe tiède avec une nouvelle typographie sur l’affiche.
Festival d’Angouleme: un prix qui vaut davantage qu’un lot de consolation chic
Angoulême, dans cette histoire, n’est pas un décor neutre. Le festival s’est impose au fil des ans comme un baromètre très particulier du cinema francophone, un endroit ou la distinction n’est pas seulement affaire de prestige mais de tonalité, de climat, presque d’humeur; y être célèbre, ce n’est pas tout a fait pareil qu’être adoube ailleurs, parce que l’on y lit souvent en creux le désir d’un cinema qui tienne encore debout sans vendre son âme en kit. Que Kervern y remporte ce prix avec son premier film en solo a donc quelque chose de plus piquant qu’un simple trophée de vitrine : cela ressemble a une investiture de continuation, a la reconnaissance d’une trajectoire qui refuse de se laisser rabattre vers le commentaire biographique.
En clair, et sans sucre glace critique par-dessus, Gustave Kervern vient de reussir ce que beaucoup ratent: transformer une parenthese potentiellement funebre en commencement. Il y a dans ce genre d’episode une lecon assez revigorante pour le petit theatre culturel francais, ou l’on enterre les gens avec tant d’enthousiasme qu’on finit par oublier de regarder s’ils bougent encore. Lui bouge, et visiblement il mord encore. C’est peut-etre cela, au fond, le plus agreable dans cette victoire: elle ne sent ni la reconversion sage, ni la rehabilitation attendrie, ni le retour en grace fabrique par dossier de presse. Elle a quelque chose de plus insolent, donc de plus vivant.
Alors oui, un prix ne dira jamais a lui seul ce que vaut un film dans la durée, ni comment il résistera au temps, aux révisions critiques, aux emballements de rentrée et à l’usure des conversations de cocktail; mais il dit déjà ceci, qui n’est pas rien: Gustave Kervern n’est pas sorti du duo pour entrer dans l’ombre. Il en est sorti pour signer, seul, un geste assez fort pour faire taire un instant la chronique automatique du déclin. Et dans le cinema français contemporain, ou l’on confond si souvent le maintien avec l’audace et la respectabilité avec le désir, ce simple contre-pied a quelque chose de délicieusement impertinent.
Voilà, c’est fini, sortira en salles le 24 mars 2027, et raconte la rencontre à l’île Maurice d’un employé d’hôtel (Loïc Mandere) et d’une jeune touriste française souffrant d’anorexie (Suzanne Lindon).


