l y a des artistes dont le nom évoque immédiatement une époque, une manière de rire, une insolence qui appartenait à la bande dessinée comme la cigarette au polar des années cinquante, et Marcel Gottlieb, dit Gotlib, est de ceux dont on ne mesure jamais vraiment l’ampleur tant il semble avoir toujours été là, planqué dans les coins de nos souvenirs d’enfance, à semer le désordre dans des cases devenues des monuments. Pour la première fois, une exposition d’envergure en galerie lui est consacrée, et c’est la galerie Huberty & Breyne, dans son espace Paris Matignon, au 36 avenue Matignon, qui s’y colle : du 4 septembre au 10 octobre 2026, une rétrospective entend rendre hommage à celui qui demeure, aujourd’hui encore, l’un des grands maîtres de la bande dessinée, disparu en 2016 à l’âge de quatre-vingt-deux ans après avoir, pendant six décennies, épuisé d’un seul crayon la bêtise humaine, la médiocrité bourgeoise et la bourse de ses contemporains. Le vernissage a eu lieu le 3 septembre, et l’événement se double, le 3 octobre, d’un échange entre Ariane Gotlib et Yves Frémion, de ces conversations qui transforment une accrochage en exercice de mémoire.
Gotlib : un rétrospective à Paris pour le maître de la BD franco-belge
Ce qui rend l’exercice délicat, c’est que Gotlib n’est pas tout à fait un artiste de galerie, au sens où le marché aime à le comprendre. C’est un artiste de kiosque, de page arrachée, de bulles lues dans le bus et de blagues mal digérées à la cantine. Il y a d’abord la période Pilote, avec Les Dingodossiers, ce chef-d’œuvre de satire des années soixante dont chaque planche démontait avec une jubilation féroce les tics de la France pompidolienne, le cadre dynamique, l’épargnant malin, la presse de caniveau ; puis les Rubrique-à-Brac, ce laboratoire du gag total où la vache de l’histoire du Tchèque Émile acquiert un statut mythologique ; puis Gai-Luron, ce chien placide au regard perdu qui promène dans le monde une forme de sagesse abrutie d’une drôlerie inouïe. Ensuite vient la consécration du grand public, avec Fluide glacial, revue qu’il cofonde en 1975 et qui va contaminer une génération entière, celle de ceux qui ont appris la subversion par le canular, l’absurde et le calembour. Expulser un maître de ce calibre hors du strict écrin de l’amateur éclairé, lui offrir des cimaises parisiennes et un carton d’invitation où l’on parle d’œuvre, c’est discuter d’une question liminaire : la bande dessinée, quand elle est de ce niveau, se contemple-t-elle comme un tableau, ou ne demeure-t-elle pas, par nature, ce qui circule, se prête, s’écornes et finit au grenier ?
Un hommage à un humoriste de génie à la croisée du dessin et de la satire
La réponse, sans doute, se niche dans les dessins et planches réunis pour l’occasion, des originaux, ce que la galerie fait parfaitement, avec cette manière de suspendre le trait à hauteur d’œil, où l’on mesure soudain la densité d’un travail d’orfèvre que le format poche escamotait. Le dessin de Gotlib est un dessin d’encrage nerveux, d’ombrage savant, de cadrage frénétique ; c’est une écriture graphique d’une précision perverse, qui cache son art sous le burlesque et la grimace. On y voit la mécanique du comique à l’état nu, le rythme, la chute, la répétition, l’art du rebondissement qu’il possédait autant qu’un scénariste de music-hall, et l’on comprend qu’un tel bonhomme était tout à la fois dessinateur, dialoguiste, metteur en scène, chef de troupe, directeur de journal, à la fois cinglé et lucide. Sa satire, un brin anarchiste, ricanait de l’autorité, de la morale, du travail, de l’armée, du mariage, de la religion, bref de tout ce qui fait tenir une société debout, plus par habitude que par nécessité. C’est précisément ce dont une rétrospective peut, à son meilleur, restituer la profondeur : non pas un panthéon d’images drôles, mais le portrait d’un regard critique qui n’a jamais cessé d’épingler les puissants avec un crayon pour seul arsenal.
Car il ne faut pas s’y tromper : Gotlib, sous ses déguisements de pitre, riait de choses terribles et disait des vérités qui dérangent encore. Sa drôlerie était un mécanisme de défense autant qu’une arme d’attaque, et un musée, s’il le célèbre aujourd’hui, devrait aussi se demander ce que ce rire nous raconte de nos lâchetés et de nos consentements. Que la galerie Huberty & Breyne accueille pour la première fois un hommage de cette ampleur est, à sa manière, un aveu : celui que l’histoire de l’art se décide parfois loin des musées officiels, dans les kiosques, les librairies, les hebdomadaires que l’on jetait ; et que ce que nous appelons la culture populaire ne fait que prendre, à la fin, la place que l’on aurait dû lui consentir dès le premier jour. Pendant cinq semaines, du mercredi au samedi, entre onze heures et dix-neuf heures, l’ironie aura donc ses heures d’ouverture, et l’on pourra contempler, avec le sérieux du collectionneur, les gags de celui qui a passé sa vie à démolir les nôtres.


