Exposition : À Marseille, la Vieille Charité se pare de mille couleurs

Il y a des monuments qui supportent mal qu’on leur ajoute quoi que ce soit, tant ils sont déjà occupés à se contempler eux-mêmes dans le miroir de leur histoire, et puis il y a la Vieille Charité, à Marseille, qui semble avoir compris qu’un peu de désordre contemporain ne menace pas forcément la majesté, surtout lorsqu’il arrive sous la forme de centaines de draps colorés suspendus dans la lumière. Depuis le 16 mai, le Centre de la Vieille Charité accueille Dormir comme le soleil, une installation monumentale d’Adrien Vescovi qui transforme la chapelle et les coursives de l’ancien hospice en un paysage textile mouvant, presque irréel, où les étoffes remplacent les tableaux et où la couleur semble avoir décidé de prendre possession des lieux.

Le titre, déjà, a quelque chose d’insolemment poétique : Dormir comme le soleil, c’est une invitation à ralentir, à se laisser traverser par la lumière, à renoncer quelques instants à cette obsession très contemporaine qui consiste à tout comprendre vite, à tout photographier immédiatement et à sortir d’une exposition avec trois mots savants prêts à être recrachés au dîner. Ici, il faut marcher, regarder, attendre que le vent bouge les tissus, que le soleil modifie les teintes, que les ombres déplacent doucement l’architecture.

Adrien Vescovi, artiste originaire de Haute-Savoie installé à Marseille depuis une dizaine d’années, a conçu cette œuvre en dialogue avec le bâtiment imaginé par Pierre Puget au XVIIe siècle. Pour investir les 108 arches du monument, il a fallu suspendre plus de 600 draps anciens, dont le nombre est donné à 648 par La Provence, sur les trois niveaux de la Vieille Charité. Une entreprise qui pourrait facilement virer à la démonstration de force, à l’installation qui crie “regardez comme je suis monumentale”, mais qui choisit au contraire la retenue, la vibration et l’éphémère.

Adrien Vescovi à la Vieille Charité : une installation textile monumentale

L’intérêt de Dormir comme le soleil tient d’abord à cette matière sans prestige particulier : le drap, objet domestique, familier, presque banal, qui quitte soudain la chambre, l’armoire et les habitudes ménagères pour devenir surface picturale, voile architectural et fragment de mémoire. Vescovi ne présente pas des toiles impeccablement tendues, parfaitement dociles et prêtes à se laisser admirer sous une lumière muséale ; il expose des tissus qui gardent la trace de leur usage, de leur vieillissement, de leurs irrégularités, comme si chaque étoffe possédait déjà une biographie avant d’entrer dans l’œuvre.

Sa pratique repose sur la teinture naturelle et sur une transformation lente des matières textiles, en faisant intervenir les pigments, les végétaux, le temps et les accidents de fabrication. Autrement dit, la couleur n’est pas ici un simple effet de surface, une séduction immédiate destinée à produire une photographie flatteuse : elle est un phénomène, une évolution, presque une créature qui change selon l’heure, la météo et la place du visiteur.

Les draps colorés ne se contentent donc pas de décorer la Vieille Charité ; ils la mettent en mouvement. Dans la chapelle, ils composent une présence presque enveloppante, tandis que les coursives deviennent un itinéraire de couleurs, d’ombres et de transparences. Le visiteur n’est pas placé face à une œuvre comme devant une vitrine, avec la distance respectueuse et légèrement intimidée que les institutions culturelles affectionnent parfois ; il circule à l’intérieur d’un dispositif qui sollicite son corps autant que son regard.

La lumière marseillaise, qui n’a jamais eu besoin de cours de communication pour faire son travail, devient alors une collaboratrice à part entière. Elle traverse les tissus, les découpe, les assombrit, les rend parfois presque translucides, puis les transforme quelques minutes plus tard. Le même drap ne semble jamais tout à fait identique, ce qui est une manière élégante de rappeler aux amateurs de contrôle que la beauté a souvent le mauvais goût de ne pas rester en place.

Exposition Dormir comme le soleil : quand la couleur rencontre l’architecture

Le dialogue avec la Vieille Charité constitue le véritable cœur du projet. L’édifice de Pierre Puget, avec sa cour centrale, ses arcades et sa chapelle, possède déjà une puissance théâtrale considérable ; il fallait donc éviter de l’étouffer sous un geste artistique trop démonstratif. Vescovi semble avoir choisi la stratégie inverse : plutôt que de rivaliser avec le monument, il l’accompagne, le révèle et lui offre une seconde peau.

L’installation ne cherche pas à effacer le passé du lieu, ancien hospice conçu au XVIIe siècle, mais à faire cohabiter plusieurs temporalités : celle de la pierre, celle des draps, celle des gestes de teinture et celle, très brève, de la visite. Dans cet espace où l’histoire pèse naturellement sur chaque colonne, les tissus introduisent une fragilité bienvenue, une forme de respiration presque insolente. Ils flottent, bougent, se froissent, réagissent à l’air ; face à eux, la pierre paraît soudain moins éternelle qu’elle ne le prétend.

La couleur, elle, ne se contente pas d’égayer le décor. Elle organise une expérience sensible et parfois méditative, sans imposer au visiteur un mode d’emploi compliqué. Il n’est pas nécessaire de connaître toute la généalogie de la teinture végétale, ni de posséder un diplôme en théorie de l’art contemporain, pour comprendre ce qui se passe : les yeux sont attirés, le corps ralentit, la lumière fait son numéro et le silence devient presque une matière supplémentaire.

L’œuvre est également pensée comme une invitation à la déambulation. On la découvre en avançant, en changeant d’angle, en levant la tête, en revenant sur ses pas ; aucune vue ne semble complètement définitive. Cette circulation est essentielle, car elle empêche l’installation de se réduire à un décor spectaculaire destiné à être consommé en quelques secondes. Dormir comme le soleil demande du temps, ce qui constitue peut-être aujourd’hui la plus radicale des provocations artistiques.

Les Musées de Marseille poursuivent ainsi leur soutien à la création contemporaine en confiant à un artiste l’intégralité d’un espace patrimonial, plutôt qu’en se contentant d’accrocher quelques œuvres sur des murs parfaitement sages. Le pari est réussi parce que l’intervention ne ressemble ni à une intrusion ni à une opération de prestige plaquée sur un monument : elle s’inscrit dans le lieu, le respire et le laisse respirer.

L’exposition est visible au Centre de la Vieille Charité, 2 rue de la Charité, dans le quartier du Panier, jusqu’au 10 janvier 2027 ; l’accès est gratuit, avec une ouverture du mardi au dimanche, de 9 heures à 18 heures. Des visites commentées et des ateliers en famille prolongent également le projet autour des couleurs végétales, des matières textiles et de la mémoire des gestes.

À Marseille, la Vieille Charité ne s’est donc pas contentée de se mettre en couleurs comme on enfile une tenue estivale pour attirer les touristes : elle s’est laissé traverser par une œuvre qui préfère le mouvement à l’effet, la matière au vernis, la lenteur au commentaire automatique. Et si l’on sort de là avec l’impression d’avoir regardé des draps pendant une heure, c’est peut-être que l’art contemporain a enfin réussi son meilleur tour de magie : nous faire comprendre que l’ordinaire, lorsqu’il est éclairé autrement, a parfois beaucoup plus de choses à dire que les objets qui se prennent pour des chefs-d’œuvre.

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