À une époque où nos regards sont rythmés par le flux incessant des réseaux sociaux, quelle place
accordons-nous encore à l’image en mouvement ? C’est à cette réflexion que nous invite le Musée d’Art
Contemporain de Lyon, du 6 mars au 12 juillet 2026, à travers une sélection d’œuvres issues de la
collection d’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître. Une exposition qui, sous le commissariat de Tasja
Langenbach, agit comme un contrepoint nécessaire à l’épuisement visuel du début du XXIe siècle.
Par Benoît Coffin
Crédit photos: Enrique Ramírez, El diablo, 2011 Courtesy de l’artiste et Michel Rein, Paris/Bruxelles
© Adagp, Paris, 2026 / Clément Cogitore, Les Indes Galantes [extrait], 2017, Collection Lemaître © Adagp, Paris, 2026

À une époque où nos regards sont rythmés par le flux incessant des réseaux sociaux, quelle place
accordons-nous encore à l’image en mouvement ? C’est à cette réflexion que nous invite le Musée d’Art
Contemporain de Lyon, du 6 mars au 12 juillet 2026, à travers une sélection d’œuvres issues de la
collection d’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître. Une exposition qui, sous le commissariat de Tasja
Langenbach, agit comme un contrepoint nécessaire à l’épuisement visuel du début du XXIe siècle.
Après plusieurs années d’une approche conventionnelle de l’art, Isabelle et Jean-Conrad Lemaître
opèrent un tournant majeur dans leur pratique de collectionneurs pour se consacrer exclusivement à l’art
vidéo. Ce choix audacieux débute en 1996 par l’acquisition de l’œuvre Boy Time de Gillian Wearing.
Débutant ainsi la constitution de l’un des plus importants fonds privés d’Europe. Cette collection regroupe
des œuvres produites entre 1984 et 2025 et tisse une cartographie des préoccupations humaines,
saisies par l’objectif de caméras souvent tournées vers l’intime, le politique ou l’absurde.
Le geste même de collectionner la vidéo relève du défi, voire de l’engagement. Contrairement à la
peinture ou à la sculpture, la vidéo est un art de l’immatériel. Jean-Conrad et Isabelle Lemaitre ont
compris très tôt que posséder une vidéo, ce n’est pas posséder un objet, mais un droit de regard et,
surtout, une responsabilité de transmission. Collectionner signifie ici archiver le vivant et sauvegarder des
œuvres qui, sans le soin du collectionneur, pourraient disparaître. Leur démarche est d’autant plus
singulière qu’elle s’affranchit des codes traditionnels du marché de l’art: on ne collectionne pas une vidéo
pour décorer son salon ou investir, mais pour nourrir un débat. Isabelle et Jean-Conrad ont transformé
leur passion en un laboratoire, où l’œuvre n’est jamais considérée comme un produit fini et figé, mais
comme un flux qui doit continuer à circuler pour ne pas s’éteindre. Une œuvre vidéo, pour exister
véritablement, doit être activée. Entreposée sur un disque dur ou dans un coffre, elle meurt. Cette volonté
de partage n’est pas accessoire, elle est constitutive de la valeur de l’œuvre. C’est face à ce constat que
les œuvres ont été prêtées, projetées et débattues dans le cadre de plus d’une vingtaine d’expositions à
travers le monde. Le don de cet ensemble d’œuvres au MAC Lyon vient parachever ces années
d’engagement et leur offre un ancrage symbolique au sein de la cité des frères Lumière. Un choix qui est
également motivé par la maîtrise du musée dans la gestion des archives numériques et qui voit, à travers
ce don, sa collection vidéo doubler pour atteindre plus de 350 titres.
Dans l’exposition, la notion d’activation est donc centrale. Il s’agit de montrer comment une image en
mouvement peut créer une expérience collective, aux antipodes de l’isolement individuel devant l’écran
de nos smartphones. En faisant sortir ces œuvres de la sphère privée pour les offrir au regard citoyen, la
Collection Lemaitre rappelle que l’image peut encore être un vecteur de lien social et de débat public. À
l’heure où les images nous divisent, cette exposition nous invite à réapprendre à voir, ensemble. Ce sont
ces notions d’échange et de partage que l’on retrouve dans l’œuvre Les Indes galantes de Clément
Cogitore (César du meilleur court-métrage en 2018) réalisée en collaboration avec le chorégraphe Bintou
Dembélé. Ce projet provoque une rencontre entre l’opéra baroque de Jean-Philippe Rameau et le Krump;
une danse urbaine née dans les rues de Los Angeles que l’on avait découvert dans le film Rize (2005) de
David Lachapelle. En filmant cette performance viscérale sur la scène de l’Opéra Bastille, le réalisateur
confronte l’énergie brute des corps aux codes de la musique classique, transformant l’œuvre originale en
un rituel moderne d’une grande intensité.
A l’ère où l’information tragique succède à la futilité dans une uniformisation neutralisante, l’attention est
une ressource pillée, fragmentée en micro-séquences de quelques secondes. L’exposition propose une
rupture radicale avec cette immédiateté. Contrairement au contenu algorithmique conçu pour l’addiction,
l’œuvre vidéo impose son propre rythme. Elle demande au spectateur de s’arrêter, de s’asseoir dans
l’obscurité pour une durée qu’il ne contrôle pas. Les œuvres de l’exposition nous offrent une forme de
liberté cognitive : là où le réseau social cherche à nous faire oublier le temps, l’œuvre d’art nous oblige à
le ressentir. C’est dans cet espace de réflexion que l’image cesse d’être un simple signal pour redevenir
un langage. Ainsi, l’œuvre Un Hombre que Camina tournée dans le désert de sel d’Uyuni par d’Enrique
Ramírez explore l’intemporalité face à l’uniformisation du monde. À travers la figure d’un « chaman
moderne » portant un masque de résistance coloniale, l’artiste tente de combler la fracture entre
traditions ancestrales et monde contemporain. Originaire du Chili, Ramírez puise dans son histoire
personnelle et l’imagerie du rêve pour questionner l’exil, la mémoire et les frontières; utilisant l’immensité
du paysage comme un espace de réflexion.


