Au Centre Pompidou-Metz, François Morellet n’est pas célébré comme un sage de la géométrie, mais comme un grand perturbateur qui aurait appris à l’abstraction comment perdre ses manières sans perdre son élégance. La rétrospective François Morellet. 100 pour cent, inaugurée pour le centenaire de sa naissance, déroule cent œuvres comme on déroule une affaire bien montée : avec méthode, netteté, et ce petit plaisir malicieux de faire croire que l’ordre règne alors que tout, chez Morellet, s’emploie à le faire vaciller. L’artiste, mort en 2016, revient ici sous son vrai visage : celui d’un rigoureux qui n’a jamais cessé d’introduire un grain de sable dans la machine.
François Morellet au Centre Pompidou-Metz : la géométrie avec un caillou dans la chaussure
L’exposition fonctionne comme une provocation élégante. Deux entrées, deux parcours en miroir, tous deux chronologiques, et la promesse que les deux finissent par se rejoindre : le dispositif pourrait passer pour un caprice de commissariat d’exposition, mais il résume à lui seul l’art de Morellet, toujours partagé entre la règle et le sabotage, entre le sérieux du système et le plaisir très net de le faire dérailler. Dans les 1 200 m² de la Galerie 3, on remonte ainsi jusqu’aux expérimentations des années 1940, rarement montrées, avant d’atterrir dans les néons des années 2010, comme si le peintre avait laissé son œuvre se déplier pour mieux montrer qu’elle n’a jamais tenu en place.
Morellet est de ces artistes qui ont compris très tôt qu’une structure trop propre finit par sentir la naphtaline si personne ne vient la secouer un peu. Après Max Bill, après l’Alhambra, il choisit l’art programmé, les procédures neutres, les règles implacables. Très bien. Sauf qu’au lieu d’en rester à la pureté géométrique, il laisse le hasard s’inviter à la table, comme un convive mal élevé mais terriblement utile. Résultat : des formes qui se tordent, des cadres qui déraillent, des systèmes qui accouchent d’aberrations optiques. L’abstraction devient alors moins un temple qu’un terrain de jeu légèrement cruel, où la raison se prend régulièrement les pieds dans ses propres lacets.
L’héritage de François Morellet s’étend hors les murs de Metz
L’autre beauté du projet, c’est qu’il ne s’arrête pas aux murs du musée, ce qui aurait probablement déplu à Morellet autant qu’amusé. Son travail a toujours aimé la ville, les façades, les gares, les places, bref tous ces lieux où l’art cesse d’être une petite chose précieuse pour devenir un objet qui vous regarde en face, parfois même de travers. Ici, l’exposition se prolonge dans le quartier avec la réactivation monumentale de Trames 30° – 60° – 120° – 150° partant d’un angle du mur. Intervalles : hauteur du mur. Rien que le titre donne déjà l’impression qu’il vous corrige avec un compas.
Ce goût de l’espace public dit beaucoup de sa manière d’envisager l’art : non comme un sanctuaire, mais comme une friction. Plus d’une centaine d’œuvres disséminées dans les villes ont fait de lui un architecte du trouble visuel, un spécialiste des jolies embuscades. Chez lui, le néon n’est pas seulement une lumière ; c’est un coup de théâtre. La grille n’est pas une grille ; c’est une manière de faire trébucher le regard. Et la sobriété n’a jamais été qu’un piège pour mieux laisser surgir, derrière elle, une forme de dérision très contrôlée, presque insolente. Morellet savait parfaitement que l’art géométrique peut devenir glacial quand il se prend trop au sérieux ; alors il lui a mis des claques de précision et des clins d’œil de déraison.
Le plus réjouissant, dans cette rétrospective, c’est qu’elle ne cherche pas à réconcilier les contraires : elle les expose, les assume, les fait converser comme deux vieux complices qui se détestent poliment. François Morellet apparaît ainsi pour ce qu’il fut vraiment : le grand représentant français de l’abstraction géométrique, certes, mais aussi son meilleur fauteur de trouble. Un artiste qui a préféré la lucidité au dogme, le système au pathos, le sourire au grand sérieux. Et cela change tout. Parce qu’au fond, il y a des œuvres qui rassurent et d’autres qui réveillent. Morellet, lui, fait mieux : il vous fait croire qu’il obéit pendant qu’il désobéit avec une classe insolente.
Au Centre Pompidou-Metz, l’hommage prend donc la forme la plus juste qui soit : une rétrospective ample, précise, et suffisamment malicieuse pour rappeler qu’un artiste peut être brillant sans être docile, rigoureux sans être ennuyeux, et qu’un centenaire n’est pas obligé de sentir le marbre froid quand il a le goût très vif de la subversion élégante.


