Bad Bunny a retourné Paris en deux concerts

Ceux qui pensaient encore que Paris ne se laisse secouer que par les manifs, les grèves et les défilés haute couture viennent de découvrir une vérité plus simple et plus efficace : deux soirs de Bad Bunny suffisent à transformer la capitale des poutres apparentes en gigantesque piste de perreo sous climatisation relative. Deux dates à la Plenitude Arena, un Vélodrome déjà échauffé à Marseille, 45 000 personnes par soir, des drapeaux portoricains en mer agitée sur les gradins, des minijupes qui brillent comme des néons, des pavas en paille qui donnent à Nanterre des airs de San Juan : voilà comment un artiste de 32 ans s’offre un relooking express de la Ville Lumière, sans autre permis de construire que ses propres morceaux.

Plenitude Arena : Paris en mode reggaeton intégral

Le décor est posé dès l’entrée : la Plenitude Arena, rebaptisée pour l’occasion comme on change de pseudo sur Instagram, affiche complet. Dans la fosse, c’est un mélange savant de fans hardcore, de fashion victims trop contents d’avoir une excuse pour sortir la tenue la plus improbable de leur dressing, et de drapeaux qui rappellent que Porto Rico est venu coloniser Paris à coup de BPM. La première partie, le groupe Chuwi, fait le job avec suffisamment de chaleur pour que, à 20h pile, tout le monde soit déjà prêt à exploser.

Quand l’écran lance le monologue de LA MuDANZA et que Benito surgit en costume blanc crème, on comprend assez vite que le mot “présence” va être mis à l’épreuve. Un morceau, et la salle est déjà accrochée à son moindre mouvement. Le guitariste, lui, se permet un crime de lèse-majesté parfaitement assumé : Get Lucky des Daft Punk, en version cuatro portoricain. Le public reconnaît lentement, puis embraye sur le refrain, ravi de cette petite offrande à la French Touch, parce que rien ne vaut un bon vieux tube français pour rappeler que le reggaeton sait aussi dire bonjour dans la langue locale.

Le set navigue entre sueur, romance et dramaturgie contrôlée. PIToRRO DE COCO et WELTiTA mettent la mécanique corporelle en route ; TURiSTA arrive pour calmer le jeu, avec Bad Bunny qui coupe la chanson pour célébrer Paris “ville de l’amour”, et demander qui est venu accompagné, qui est venu seul. Le vacarme des célibataires laisse peu de place au doute. Plutôt que de les laisser mariner dans une tristesse de carte postale, il leur recommande de s’auto-câliner. Benito, coach affectif de masse, nouvelle spécialité.

Le moment où l’on réalise vraiment que Paris est en train de se faire retourner, c’est quand les cuivres explosent sur BAILE INoLVIDABLE puis NUEVAYoL. Salsa pleine puissance, machines à étincelles, toit fermé qui renvoie tout le son vers le public : la salle se transforme en boîte de nuit géante, mais avec la qualité acoustique d’une salle de concert qui a signé un pacte avec le diable de la réverb’. C’est beau, c’est bruyant, c’est beaucoup, et ça marche.

Au milieu de la fosse, la “casita” rose s’illumine, petite maison de poupée posée au cœur du dispositif, où quelques VIP et fans triés sur le volet se retrouvent à danser à quelques mètres du chanteur, comme si le spectacle avait décidé qu’il devait aussi se jouer dans un salon privé. À Paris, pas de défilé massif de célébrités, mais quelques têtes connues : Ashley Park, Lucien Laviscount, Lucas Bravo, DJ Snake, casting Emily in Paris + producteurs à hits venu vérifier de ses propres yeux qu’un Portoricain peut effectivement faire bouger 45 000 personnes sans prononcer un mot de français.

J Balvin, drapeaux et vie sans téléphone : le concert manifeste

Le moment “oh” de la soirée arrive quand Bad Bunny lance la chanson exclusive, ce fameux morceau changé à chaque date, jamais réutilisé. À Paris, c’est COMO UN BEBÉ, titre de 2019 avec J Balvin. Le public pense à un simple clin d’œil au featuring ; J Balvin, lui, surgit sur le toit de la casita. Hurlements, ondes sismiques, et pendant quelques minutes, la réalité se plie : on a deux superstars reggaeton sur la même scène, dans une arène parisienne, un dimanche soir, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Les deux enchaînent La canción, puis Balvin reste seul pour une salve de tubes, Mi Gente, Loco Contigo, Qué Calor, In da Getto. La Plenitude Arena prend officiellement des airs de festival. Il est 22h, tout le monde danse, et le concert de Bad Bunny se transforme temporairement en concert de J Balvin sans que personne ne se plaigne, ce qui en dit long sur la générosité de l’un et le poids de l’autre dans l’histoire du genre.

La soirée n’est pas qu’un exercice de cardio collectif ; elle glisse aussi vers la politique, comme Benito sait le faire depuis longtemps. Pendant qu’il se change, les musiciens demandent aux caméras de balayer le public, en particulier les drapeaux. Quand l’écran s’arrête sur le Venezuela, un message invite à faire un don après le séisme qui a causé plus de 3 300 morts ; les applaudissements partent immédiatement. Idem quand le drapeau palestinien apparaît. La salle réagit, ce n’est pas un détail : on n’est pas seulement venu danser, on a visiblement lu le sous-texte de l’artiste qui n’a jamais caché ses positions.

En fin de concert, Bad Bunny lance DtMF (DeBÍ TiRAR MáS FOToS “j’aurais dû prendre plus de photos”), morceau-titre de l’album et de la tournée. Au milieu des tambours, il stoppe tout et délivre son sermon personnel sur le fait de profiter de la vie, de photographier, mais aussi de lâcher les écrans. Il demande aux 45 000 spectateurs de ranger leurs téléphones pour finir la chanson “pour eux”. En 2026, voir une arène entière danser sans filmer, ne produire aucun contenu, ne rien poster, est presque plus subversif qu’un discours politique.

Le rappel, évidemment, vient confirmer que tout cela était soigneusement orchestré. Benito revient au milieu de flammes rouges pour EoO, ode au perreo, danse ultra-sexualisée qui finit de transformer la Plenitude en sauna reggaeton. Il tombe la chapka, enlève les gants, qui, vu la température, relevaient déjà de la performance, et disparaît pour de bon.

Dans BAILE INoLVIDABLE, il chante que “la vie est une fête qui prend fin un jour”. À Paris, en deux concerts, Bad Bunny a surtout prouvé qu’il sait la prolonger jusqu’au dernier battement, et qu’il est capable de faire oublier, pour quelques heures, que la Ville Lumière s’était autrefois crue trop sophistiquée pour se laisser retourner par un Portoricain qui demande à 45 000 personnes de s’auto-câliner et de ranger leurs téléphones.

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