John Galliano lance un partenariat de 4 collections avec Zara 

Il y a des retours qui se font en fanfare et des retours qui se font en silence, à coups de réunions discrètes, de prototypes confidentiels et de jardins picards où l’on taille des roses en attendant que le monde veuille bien de nouveau de vous ; celui de John Galliano appartient à la seconde catégorie, et il prend la forme la plus inattendue qui soit. Le couturier britannique de soixante-cinq ans, parti de chez Maison Margiela au début de 2025, s’est associé à Zara pour un partenariat créatif de deux ans qui verra naître quatre collections, la première ayant été dévoilée sous le nom Re{form} et mise en ligne en ligne le 1er octobre 2026. L’annonce, faite en mars dernier, avait déjà de quoi faire trembler les amateurs : l’homme qui a habillé les princesses et réinventé Dior avec une virtuosité de fakir se retrouve à travailler pour la chaîne espagnole, celle qui vend des pantalons à trente-neuf euros et des vestes en polyester issues de chaînes de production mondialisées. La nouvelle a été reçue avec ce mélange d’effarement, de curiosité et de soupçons qui accompagne tout grand nom descendant dans l’arène de la consommation de masse.

John Galliano x Zara : un partenariat de deux ans pour quatre collections

Les modalités du contrat disent beaucoup de l’ambition du projet : plutôt que de dessiner à partir de rien, Galliano a été invité à « ré-auteur-iser » les archives de Zara, c’est-à-dire à puiser dans les collections passées du géant d’Inditex pour les retravailler, les trafiquer, les sublimer. C’est un geste d’autant plus intéressant qu’il inverse la logique habituelle : là où les collaborations capsules traditionnelles cherchent à importer un peu du prestige du créateur dans le prêt-à-porter bon marché, celle-ci fonctionne par recyclage interne, comme si Galliano se penchait sur le fonds d’une maison centenaire et non sur des rayons de fast fashion. Le premier volet, pas avare de prétention, comprend pourtant près de trente-cinq pièces ou silhouettes, destinées aussi bien aux hommes qu’aux femmes, manteaux, robes, jupes, chemises et tops, et le couturier a pris le soin d’attribuer à chacune un titre français, largement inspirés de la Révolution, accompagné d’une description détaillée du travail et des matières en manière de notes de défilé. On appellera cela de la haute couture translatée, ce qui ne mange pas de pain.

Re{form} : la « presque haute couture » de Galliano dans les rayons Zara

Le cadre du partenariat n’est pas un hasard, car depuis quelques saisons Zara mène sa propre mue : la marque veut monter en gamme, s’offrir une légitimité esthétique et dépasser son statut de photocopieuse chic. Elle a déjà fait appel à des noms respectés, Narciso Rodriguez, Kate Moss, Anna Sui, Ludovic de Saint Sernin, Stefano Pilati, mais toujours sous la forme de capsules finies, données d’un temps. Avec Galliano, on entre dans une autre logique : un contrat long, une opportunité réelle de travail créatif et un accès inédit à ses propres archives, sous l’impulsion de Marta Ortega Pérez, présidente non exécutive du conseil d’Inditex, qui aurait rencontré le couturier dès 2022. Il faut mesurer l’audace : Zara, dont le modèle repose sur la vitesse, l’obsolescence et le renouvellement permanent, s’offre un créateur dont la signature est celle de la lenteur, du détail, du vêtement qui se contemple. Deux philosophies opposées, un même produit final.

l y a un arrière-plan qu’on ne peut pas passer sous silence, et qui donne à cette collaboration une saveur trouble : Galliano sort d’une séquence délicate, celle où le Metropolitan Museum de New York devait lui consacrer une exposition avant d’y renoncer, répercussion tardive de ses déclarations antisémites de 2011 qui lui avaient valu son licenciement de Dior et valu une longue traversée du désert. Le monde de la mode l’a progressivement réhabilité, sa contribution discrète à Oscar de la Renta en 2013, son embauche chez Maison Margiela l’année suivante, puis dix ans d’une créativité retrouvée, jusqu’au départ du printemps 2025. Travailler pour Zara, pour un couturier qui s’est reconstruit par le sommet du savoir-faire, n’est pas un renoncement : c’est peut-être, au contraire, une manière de sortir définitivement du cercle du luxe compassé, un pied de nez à ceux qui lui ont fermé des portes, et un pari sur un autre public. Le vêtement, chez Zara, ne vaut pas la pièce de couture, mais il touche beaucoup plus de gens, et Galliano, qui a toujours eu un rapport presque sentimental au fait d’être vu et désiré, n’est sans doute pas fâché de retrouver ce vers quoi il a toujours tendu : la séduction de masse.

Reste la question que tout le monde se pose à voix basse : dans quelle mesure un tel partenariat ne sert-il pas, avant tout, à blanchir une marque dont le modèle écologique est chaque jour plus intenable ? On peut y voir une opération de légitimation d’un géant de la fast fashion qui, en s’offrant une signature, se décore d’un vernis artistique sans rien changer à ses fondements. On peut aussi y voir, plus généreusement, une forme d’expérimentation inédite où le vêtement démocratique rencontre le geste de l’atelier. Cette tension-là n’est pas près d’être résolue, et le cycle de quatre collections sur deux ans, la première étant sortie en ligne le 1er octobre, ce qui en dit long sur le calendrier de la mode, où les saisons suivent désormais l’annonce plutôt que l’inverse, recèle assez de matière pour nourrir les débats pendant la durée du contrat. Vu de loin, on se contentera de cette évidence qui amuse : John Galliano, l’homme des palais vénitiens et des défilés cathédrales, travaille désormais pour la boutique du centre commercial. La mode adore les chutes verticales ; celle-ci est particulièrement soignée.

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