Il y a des héritages génétiques qui se voient au premier regard, et puis il y a ceux qui se devinent à la démarche, à la manière de tenir une épaule ou de fixer un objectif, et force est de constater que Sahteene Sednaoui, vingt-cinq ans depuis le 19 octobre, a hérité des deux. Fille aînée de Laetitia Casta et du photographe de mode Stéphane Sednaoui, la jeune femme s’impose depuis quelques saisons comme une figure montante du mannequinat, sans avoir eu besoin de forcer la porte : elle a commencé en 2019, les sources divergent entre 2019 et 2020, tant la chronologie des débuts est floue, par un défilé Miu Miu à la Fashion Week de Paris, puis a enchaîné les couvertures, les campagnes et les apparitions, jusqu’à prêter ses traits à la campagne automne-hiver 2026 d’un label français inscrit au calendrier officiel. Son agence, Viva, la présente comme « timide, sensible et rêveuse », trois adjectifs qui, dans ce métier, constituent à la fois un profil et un argument commercial.
Sahteene Sednaoui, fille de Laetitia Casta, s’impose dans le mannequinat
Le parcours, pour l’instant, ressemble à celui d’une jeune femme qui avance prudemment : Miu Miu, A.P.C, Paloma Wool, une campagne caritative pour Valentino en juillet 2020 où elle photographie sa propre mère, une couverture pour la griffe Gucci, des pages dans Elle. Il faut souligner ce détail, car il dit quelque chose de sa personnalité : ce n’est pas seulement le modèle qui pose, c’est aussi l’œil qui regarde, puisque Sahteene touche à la photographie, dans les pas paternels cette fois, et s’intéresse au dessin et à la musique. On la dit dotée d’un tempérament discret, loin de l’exhibition tapageuse des jeunes héritiers de la mode ; elle a grandi à l’écart de l’espace médiatique, ses parents s’étant séparés quand elle avait deux ans, et l’on devine, derrière la trajectoire lisse, une éducation faite de pudeur. Son père, Stéphane Sednaoui, est lui-même une figure du huitième art, célèbre pour ses clips et ses portraits des années 1990, et le milieu dans lequel elle a grandi est celui des studios, des éditoriaux, des séances photo, autrement dit, rien de tout cela ne lui est étranger.
Dans les pas de sa mère : confidences de Laetitia Casta sur sa fille
Ce qui rend l’histoire plus intéressante qu’un simple transfert de notoriété, c’est la façon dont la mère en parle. Le 4 juin dernier, Laetitia Casta s’est livrée sur sa fille aînée avec une rare sincérité, évoquant ce que signifie grandir avec une mère mannequin : « Elle m’a vu faire. » La formule est courte, mais elle dit tout, l’apprentissage par l’observation, l’imprégnation d’un métier depuis l’enfance, sans qu’aucune leçon n’ait été nécessaire. Casta ajoute que sa fille est « bien plus lucide » qu’elle ne l’était à son âge, ce qui n’est pas seulement un compliment de mère : c’est la reconnaissance que la génération suivante arrive dans un secteur transformé, plus dur, plus concurrentiel, plus exposé, où les images circulent à toute vitesse et où le moindre faux pas devient une polémique. Casta n’a d’ailleurs pas eu besoin de la mettre en garde, dit-elle : entendons par là que la mise en garde était impossible, le métier s’étant chargé de l’enseignement lui-même.
Il faut, une fois n’est pas coutume, se défaire du réflexe qui consiste à moquer d’avance les « enfants de », formule qui a le mérite de la clarté mais l’inconvénient de l’injustice. Oui, Sahteene Sednaoui a bénéficié d’un accès que d’autres n’auront jamais : un nom, un réseau, des portes déjà entrouvertes, des parents qui connaissent le téléphone de tous les directeurs de casting d’Europe. Mais il faut aussi reconnaître que ce capital ne suffit jamais, dans un métier où le visage et la présence sont jugés en trois secondes par des clients qui n’ont aucun affect, et où le public lui-même se montre impitoyable envers ceux qu’il soupçonne d’être arrivés par piston. Il y a, dans sa trajectoire, quelque chose de mesuré qui ne ressemble pas à une opération de lancement orchestrée de l’extérieur : pas de tapis rouges à répétition, pas de campagne de storytelling agressive, pas de tribunes. Ce que l’on voit, c’est du travail, des campagnes, des défilés, la voie ordinaire, en somme, pour quelqu’un qui aurait choisi ce métier sans héritage.
Reste la vraie question, celle qu’aucune photo ne résout : que fera-t-elle quand on cessera de la comparer à sa mère ? Car c’est à cela que se mesure l’autonomie d’une carrière, et non au nombre d’éditoriaux obtenus. Pour l’instant, la comparaison est flatteuse, puisque Laetitia Casta incarne, depuis plus de trente ans, une certaine idée de la beauté française, sculpturale, sensuelle, populaire. Mais elle est aussi encombrante, à la manière d’un nom qui précède et qui n’en finit pas de précéder. Sahteene a le temps pour elle : vingt-cinq ans, une carrière qui commence à peine, un intérêt revendiqué pour l’image sous toutes ses formes, photographie, dessin, musique, un projet musical lancé en parallèle. Il y a là un jeu de rôles à plusieurs entrées qui pourrait lui permettre de ne pas finir en portrait de sa génitrice en plus jeune, ce qui est le piège ordinaire des trajectoires familiales. Le reste dépendra d’un facteur que personne ne maîtrise : qu’une image, un jour, lui appartienne en propre, et que le public cesse d’y chercher quelqu’un d’autre.


