On l’avait laissée dans notre mémoire collective suspendue à un balcon publicitaire, soutien-gorge noir, regard qui pliait l’autoroute en deux, slogan “Hello boys” gravé dans la rétine de toute une époque. Trente ans plus tard, Eva Herzigová revient, non pas en affiche géante cette fois, mais en mariée de 53 ans sous la pluie de Turin, et il faut reconnaître à la scène une élégance que même les plus cyniques auront du mal à traiter comme un simple “update people”. Mariage tardif, pluie battante, trois fils en costume, un Italien en Aston Martin : on dirait un film, c’est juste la vie qui a pris son temps.
Mariage tardif, robe Lanvin et pluie bénie à Turin
La supermodel des années 90, celle qui a imprimé son nom sur la mode comme d’autres signent des manifestes, a finalement dit oui, après 25 ans d’amour et trois garçons, à l’homme d’affaires italien Giorgio Marsiaj. Samedi 11 juillet, direction Turin, sous un ciel manifestement décidé à jouer sa partition, pour une cérémonie en trois actes, parce qu’une femme qui a passé sa vie à défiler ne va pas se contenter d’un aller-retour à la mairie entre deux averses.
Premier tableau : l’église San Vito, décorée de roses blanches et pêche, les fleurs préférées de la mariée. Eva arrive au bras de son père, parce qu’il y a des traditions qu’on garde, même quand on a passé des décennies à marcher seule sur les podiums du monde entier. Lui la conduit à l’autel, lui cède symboliquement la place à côté de Giorgio, comme si l’on rejouait en intimité ce passage de relais entre deux vies. À la sortie, la pluie s’invite. Évidemment. Rien de plus cinématographique qu’un couple qui traverse les gouttes, surtout quand la mariée a passé la moitié de sa carrière à défier les intempéries des spots et des objectifs.
Entre-temps, l’Aston Martin V8 fait une entrée parfaitement dans le ton : voiture de cinema, famille à l’intérieur. Les trois fils, George, 18 ans, Philip, 15 ans, Edward, 12 ans, complètent le tableau, comme un rappel que ce mariage n’est pas le début d’une histoire, mais la formalisation tardive d’un roman déjà bien rempli. Mariage plus vieux, mariage plus solide : la phrase, pour une fois, ne sonne pas comme un proverbe de calendrier, mais comme un constat tranquille.
Deuxième acte : le Palazzo Carignano, en plein cœur de Turin, cadre baroque impeccable pour la cérémonie civile. Troisième acte : réception au mythique Ristorante Del Cambio, champagne et toasts inclus, parce qu’il serait dommage de faire semblant de se marier dans la discrétion absolue quand on a passé sa vie à comprendre l’importance d’une entrée, d’un cadre, d’un timing. Tout est à sa place, mais rien n’est tapageur : on est dans la version mature de la supermodel life, celle où l’on sait très bien qu’un mariage réussi ne se joue ni sur la longueur du tapis, ni sur le nombre de stories.
Côté look, Eva Herzigová ne déçoit évidemment pas. À 53 ans, elle choisit une robe midi bohème signée Lanvin, preuve qu’elle pourrait encore ridiculiser la moitié des jeunes mariées de la planète sans même le vouloir. Pas de meringue, pas de froufrous hystériques : une silhouette fluide, moderne, qui laisse le souvenir plus que la démonstration. Sandales à nœuds délicats, bouquet de fleurs blanches, chignon mi-haut piqué de fleurs : le genre de stylisme qui murmure “je sais exactement ce que je fais” plutôt que de hurler “regardez-moi”.
De Wonderbra à “oui” sous la pluie : l’art de vieillir à contre-pied
Ce qui rend ce mariage plus intéressant qu’un simple bulletin mondain, c’est ce qu’il raconte de la trajectoire d’Eva Herzigová. Icône absolue des années 90, corps affiché en quatre par trois sur toutes les routes d’Europe, silhouette de Mostra et de podium, elle aurait pu se fossiliser en statue publicitaire, condamnée à rejouer à l’infini le même fantasme de jeunesse éternelle. Elle a préféré le scénario plus subtil : une vie longue avec le même homme, trois fils, des apparitions soigneusement choisies, et cette façon de revenir dans l’actualité avec un geste qui n’a rien de nostalgique.
Dire “oui” après 25 ans d’amour, ce n’est pas faire un come-back, c’est signer la mise à jour d’une histoire qui n’avait besoin de personne pour exister. Loin des mariages éclair de célébrités qui se marient plus vite qu’elles ne se démaquillent, Eva Herzigová choisit le luxe ultime : prendre son temps. Le sien, celui de son couple, celui de sa famille. On est loin de la supermodel qu’on imaginait entourée de rock stars et de soirées interminables : c’est une femme de 53 ans qui a la décence de ne pas jouer à la jeune mariée découverte il y a six mois.
La pluie de Turin, plutôt que de gâcher la fête, donne à l’ensemble un petit supplément de vérité. Le cliché parfait, en 2026, c’est celui qu’on a réussi malgré le temps, pas à cause de lui. On peut sourire de ce genre de mariage “plus vieux, plus heureux”, mais il y a là une forme de résistance, une manière de rappeler que les supermodels des années 90 n’étaient pas seulement des corps formatés pour les campagnes, mais aussi des femmes qui, une fois sorties des flashs, ont appris à vieillir hors des clichés.
En se mariant ainsi, sans tapage planétaire, mais avec un sens aigu de l’image juste, une robe Lanvin, un palais, un restaurant mythique, une pluie bien placée, Eva Herzigová écrit une sorte d’épilogue très réussi à sa propre légende : oui, elle est encore sublime ; non, ce n’est plus uniquement le sujet. Le sujet, désormais, c’est cette phrase simple : 25 ans d’amour, trois garçons, une voiture pleine, un “oui” sous la pluie.
Pour une femme dont le visage a longtemps été utilisé pour vendre l’idée que le désir était l’affaire des très jeunes, il y a là un joli bras d’honneur silencieux. À 53 ans, Eva Herzigová ne pose plus pour dire “Hello boys”. Elle lève les yeux vers le ciel de Turin, prend la pluie et dit “oui” pour elle, pour les siens, pour une histoire qui a visiblement mieux vieilli que la plupart des campagnes qui l’ont rendue célèbre. Et, franchement, c’est tout aussi iconique.


