Au musée des Arts décoratifs, l’exposition Look ! réunit 40 silhouettes pour célébrer quatre décennies d’expositions de mode. Les robes y règnent sans partage, et c’est précisément pour cette raison que le regard masculin y trouve son compte : l’histoire du costume d’homme s’est souvent écrite dans les marges de celle des femmes.
Un musée qui expose la mode accomplit un geste paradoxal. Il fige ce qui n’existe que dans le mouvement, il met sous verre ce qui fut conçu pour un corps, une soirée, une saison. Le musée des Arts décoratifs s’y emploie depuis 1986 avec une constance qui a fini par faire école, et Look ! 40 ans de mode au musée, présentée jusqu’au 4 avril 2027, revient sur ce long travail de légitimation. Dans la nef, 40 silhouettes rappellent les grandes heures de la maison, de Moments de mode à Christian Dior, couturier du rêve, en passant par Les Mondes surréalistes d’Elsa Schiaparelli ou La Mécanique des dessous.
La distribution a de quoi intimider. Dior apparaît à travers une photographie de 1987 montrant une robe de Marc Bohan, Balenciaga par une robe de l’automne-hiver 1952, Alaïa par une création de 1989, quelques semaines après le retour remarqué de la maison à la Fashion Week. Valentino est présent avec un ensemble du soir offert par le couturier en 2008, Yohji Yamamoto avec une veste et une jupe de l’automne-hiver 2003-2004. Rien, en apparence, qui concerne l’homme. En réalité, presque tout.
Ce que la couture a appris au vestiaire masculin
La robe Balenciaga de 1952 offre une leçon de construction plus qu’une leçon de style. Le couturier traitait le tissu comme un matériau d’architecte, décollant le vêtement du corps pour lui donner sa propre géométrie. Les tailleurs qui comptent ne disent pas autre chose lorsqu’ils répètent qu’une veste se juge à l’épaule et à l’emmanchure, c’est-à-dire à ce que personne ne regarde et que tout le monde perçoit.
Yohji Yamamoto pousse la logique plus loin encore. Ses coupes amples, ses noirs profonds, son refus obstiné de mouler la silhouette ont brouillé pendant des décennies la frontière entre les vestiaires. La veste déstructurée devenue l’uniforme du cadre décontracté lui doit davantage qu’à Savile Row, ce qui constitue l’une des ironies les plus savoureuses de l’histoire du costume. Roland Barthes, qui consacra en 1967 un livre entier au Système de la mode, y aurait vu la confirmation de son intuition : le vêtement est un langage, et les langages circulent.
La circulation vaut aussi pour le temps. Les années 80 de Lagerfeld et d’Alaïa ont nourri les podiums des années 2010, et c’est désormais les années 60 que l’on revisite avec la même application. La mode avance en spirale, et le musée en dessine patiemment les boucles.

L’envers du décor
Le parcours réserve pourtant sa meilleure part à ce qui se tient derrière les vitrines. Il suit le vêtement du croquis au défilé, puis à la photographie de mode, avant d’ouvrir les réserves : dessins, échantillons de broderie, patrons, modèles de dépôt. Toute cette écriture préparatoire que le podium efface, comme un roman efface ses brouillons.
Le musée montre également ce qu’il nomme les gestes de la conservation : documenter, emballer, restaurer, habiller des mannequins pour des pièces d’une extrême fragilité. On y mesure la distance qui sépare une robe de 1952 d’une chemise confiée au pressing, et l’on se surprend à éprouver quelque remords pour les pulls en cachemire sacrifiés au sèche-linge.
Cette économie de l’invisible rejoint celle des ateliers que la Maison Michel dévoile au 19M de Chanel. Dans les deux cas, le luxe se révèle pour ce qu’il est : une affaire de mains bien plus que de logos, des centaines d’heures de travail pour quelques secondes de lumière.
L’intérêt de Look ! pour un homme tient finalement dans une idée que Baudelaire avait déjà entrevue dans Le Peintre de la vie moderne : l’élégance relève moins de la parure que de la discipline. Comprendre comment une épaule est montée, pourquoi un drap tombe de telle manière, c’est apprendre à choisir avec plus de justesse, et à conserver plus longtemps ce que l’on a choisi.
L’exposition suggère enfin, sans jamais l’énoncer, une vérité que les hommes bien habillés connaissent depuis longtemps. Leur vestiaire doit beaucoup à celui des femmes. Les épaules de Balenciaga, les noirs de Yamamoto, la rigueur d’Alaïa ont tous fini par franchir le rayon, et la nef de la rue de Rivoli offre l’occasion rare de les observer à la source.
Infos pratiques. Look ! 40 ans de mode au musée, musée des Arts décoratifs, 107 rue de Rivoli, Paris 1er. Jusqu’au 4 avril 2027. Visites guidées et ateliers pour adultes et jeunes publics, réservation sur madparis.fr.


