Après le retour de la mode des années 80, 90 et 2000, c’est désormais les années 60 qu’on revisite 

La mode fonctionne par cycles, et ses cycles se sont tellement accélérés qu’ils finissent par se chevaucher : après avoir ressuscité les années 80 à coups d’épaulières et de néon, les années 90 avec leurs robes slips et leur minimalisme grunge, puis les années 2000 avec leurs tailles basses et leur bling logotypé, voilà que la décennie suivante dans l’ordre chronologique, ou plutôt la précédente, revient occuper le terrain : les années 60. Celles de la minijupe, du Space Age, de Courrèges et de Bardot, des robes trapèzes et des motifs kaléidoscopiques, du collant opaque et du bottier mi-mollet. Et cette fois, ce n’est pas une tendance de niche : c’est un mouvement qui traverse les collections printemps-été 2027 présentées cet automne, des podiums de Loewe à ceux de Burberry et de Tod’s, où les robes et jupes trapèze qui ont défini la silhouette sixties ont reparu avec une insistance qui n’a plus rien de discret.

Le retour des années 60 dans les collections printemps-été 2027

Ce qui rend ce revival fascinant, c’est qu’il ne se contente pas des clichés habituels. Certes, on retrouve la robe trapèze, l’imprimé optique, le style Mod, l’ourlet mini, les ingrédients obligés d’une décennie que les nostalgiques réduisent souvent à ses images les plus diffusées. Mais les collections récentes piochent plus profond, jusqu’au surréalisme des années 60 : Vaquera, par exemple, s’est inspirée de cette veine onirique pour produire des tops et des robes aux formes abstraites, tandis que chez Laura Andraschko, c’est le versant le plus ludique de la décennie qui s’est exprimé. Il faut y voir un renversement de logique : les années 80, 90 et 2000 étaient faciles à citer, parce que leurs codes sont grossiers, lisibles, immédiatement reconnaissables, un logo, une épaule, une ceinture. Les années 60 exigent davantage, car leur grammaire est formelle : c’est une décennie de coupe, de construction, de géométrie, robe trapèze, ligne A, volumes architecturés, et le patrimoine le plus identifiable de cette époque est moins dans les vêtements que dans ceux qui les ont portés. Ce qui complique l’exercice, et le rend paradoxalement plus intéressant.

Mini-jupe, robes trapèze et Space Age : les codes sixties refont surface

La décennie 60 était celle de la révolution vestimentaire : l’apparition du collant, du bikini, d’un rapport libéré au corps des femmes, d’un jeunisme assumé et commercialisé, et d’une inventivité technique qui confinait parfois à la science-fiction. La collection Space Age de Courrèges au printemps-été 1964 est toujours citée en exemple : des vêtements en PVC, un vinyle argenté luisant comme une feuille d’aluminium, des chapeaux d’astronaute, des lunettes protectrices et des bottes mi-mollet, l’idée que la mode pourrait anticiper le futur au lieu de le suivre. Et puis il y a Yves Saint Laurent, qui invente en 1966 le premier smoking féminin, dit simplement « Le Smoking », geste d’une portée symbolique telle qu’il reste aujourd’hui la référence absolue de l’émancipation vestimentaire des femmes. La mode actuelle, en réactivant ces formes, ne se contente pas de réchauffer des archives : elle revient à un moment où le vêtement avait encore une charge révolutionnaire, une capacité à forcer les portes et à contester les règles. Ce qui, avouons-le, ferait du bien à une époque qui reconduit inlassablement des nostalgies vidées de leur substance.

Il y a dans cette accélération cyclique quelque chose de presque comique, et il faut le dire franchement. À ce rythme, les décennies tournent comme un carrousel essoufflé : les seventies pointent leur nez ici et là, avec leurs gilets sans manches en peau lainée, un pantalon porté par lady Diana dans les années 80 revient cet automne, et voici qu’une autre tendance seventies des collections printemps-été 2027 débarque sans prévenir. Toutes les époques sont ainsi convoquées simultanément, comme si la mode avait perdu la capacité d’inventer et préférait puiser méthodiquement dans son propre grenier, recyclage chronologique systématique, exploration exhaustive des réserves. Ce n’est pas nécessairement un manque d’imagination : c’est une économie de la mémoire, et elle fonctionne si bien que le public redemande sans cesse la même nostalgie sous une forme légèrement remaniée. Rien n’est plus rassurant qu’un vêtement qu’on croit déjà connaître.

Reste à savoir ce que cette réactivation laissera derrière elle. L’originalité des années 60 résidait aussi dans les personnes : Brigitte Bardot et son allure de fille libre, la minijupe comme geste social, la jeunesse comme catégorie enfin visible et respectée. Citer les vêtements sans citer les idées, c’est faire de la mode un costume de carnaval, joli mais muet. Les collections qui s’en sortent le mieux sont celles qui, comme chez Vaquera ou chez certaines propositions plus expérimentales, considèrent cette décennie comme une grammaire et non comme un costume : elles reprennent des coupes, des matières, des formes, et les recomposent pour le présent. Les autres se contentent de la robe trapèze et de la barrette, ce qui, en 2026, présente le mérite de la simplicité et l’inconvénient de l’évidence. La mode, au fond, fait toujours à peu près la même chose : elle fouille dans les valises de nos grands-mères et s’étonne, à chaque fois, d’y trouver quelque chose de neuf.

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