Les influenceurs ne jurent plus que par la chlorophylle 

Il fallait bien qu’on en arrive là : après l’eau citronnée, les shots de gingembre, les poudres miracles, les élixirs “detox” et autres petits rites de purification aussi coûteux qu’une mauvaise conscience, voilà que la nouvelle religion du bien-être a trouvé son totem vert. La chlorophylle. Ce pigment qui, jadis, se contentait de faire pousser les plantes sans demander la permission à personne, est désormais convoqué comme argument santé suprême, avalé en capsule, en potion ou en breuvage douteux par toute une faune d’influenceurs persuadés qu’il suffit de boire la couleur d’un légume pour en adopter les vertus, comme si la nutrition était un problème de maquillage.

L’idée est d’une simplicité presque comique : les plantes sont bonnes pour l’humain, la chlorophylle est bonne pour les plantes, donc la chlorophylle doit être bonne pour l’humain. Une équation tellement séduisante qu’elle en devient suspecte, ce genre de raccourci qui fait briller les yeux des vendeurs de miracles et bâiller les scientifiques. Pourquoi se fatiguer à croquer du kale, du persil ou de la roquette quand on peut avaler, dans un flacon au design rassurant, la version concentrée de sa vertu supposée ? La modernité adore ce genre de paresse sophistiquée : ne plus manger un aliment, mais consommer l’idée qu’il vous ferait du bien.

Chlorophylle et bien-être : la promesse est plus verte que solide

Le problème, évidemment, c’est que la science n’a pas signé le chèque que le marketing encaisse déjà. On sait que la chlorophylle est le pigment qui donne aux plantes leur couleur verte et qu’elle leur permet de capter la lumière du soleil pour la transformer en énergie, ce qui est très élégant chez un végétal, un peu moins chez un humain. Les suppléments vendus aujourd’hui prétendent récupérer ce pouvoir dans des capsules ou des liquides, mais les preuves sérieuses manquent encore cruellement, ce qui n’a jamais empêché l’industrie du bien-être de vendre l’espoir au format voyage.

Quelques études minuscules évoquent un effet possible sur les pores, l’acné ou les dommages liés au soleil, mais elles concernaient des gels appliqués sur la peau, pas les bouteilles qui circulent sur les réseaux avec la ferveur d’un nouveau dogme. D’autres travaux ont exploré un éventuel rôle protecteur contre certains cancers, mais là encore, on est dans le brouillard méthodologique le plus confortable pour tous ceux qui aiment transformer un “peut-être” en promesse. Bref, la chlorophylle a peut-être des vertus ; pour l’instant, elle a surtout une formidable capacité à faire vendre du vert.

Un état des lieux plus récent sur les microalgues riches en chlorophylle est d’ailleurs assez clair : oui, elles pourraient offrir des propriétés antioxydantes, antimicrobiennes et anticancéreuses ; non, nous ne savons pas encore si cela fonctionne vraiment chez l’humain, et il faudrait davantage de recherches pour le démontrer. Traduction non sponsorisée : pour le moment, la chlorophylle est surtout une idée très photogénique en attente de preuves, ce qui n’est pas exactement le même statut qu’un bénéfice santé avéré.

Le business du vert : quand le naturel se vend au flacon

Le plus savoureux dans cette affaire, c’est le culot tranquille avec lequel le marché transforme une évidence banale en innovation quasi mystique. Manger des légumes verts serait donc trop simple, trop accessible, trop peu instagrammable ; mieux vaut les réduire en poudre, les mettre en capsule et les vendre plus cher avec un discours qui sonne comme une révélation cosmique. La chlorophylle devient ainsi l’accessoire idéal d’une époque qui confond volontiers soin de soi et collection de rituels, comme si le corps avait besoin d’un scénario à suivre pour mériter sa propre existence.

Et pourtant, les solutions les plus sérieuses restent les plus ennuyeuses pour les gourous du wellness : épinards, persil, cresson, haricots verts, roquette, bref tout ce qui pousse vraiment, se mange vraiment, et ne nécessite pas de story en trois parties pour expliquer pourquoi on l’a choisi. Plus un légume est vert, plus il contient de chlorophylle, ce qui est à la fois terriblement peu glamour et beaucoup plus utile qu’un flacon dont la promesse tient dans la suggestion plutôt que dans la démonstration.

Il faut aussi citer le blé en herbe, la chlorelle et la spiruline, ces stars de l’optimisation alimentaire qui permettent à certaines personnes de se sentir à la frontière entre la santé et l’ascèse, sans avoir à faire le geste vulgaire de cuisiner. L’ironie, c’est que tout cela revient souvent à payer plus cher pour obtenir moins de certitudes, mais davantage de mise en scène. C’est le grand talent du bien-être contemporain : donner à l’ordinaire des airs d’exception, puis facturer cette exception avec une sérénité admirable.

Au fond, la chlorophylle n’est ni le poison ni le miracle qu’on voudrait lui faire jouer. C’est juste le dernier prétexte en date pour vendre du vert à des gens qui aimeraient tant croire qu’une capsule peut remplacer une assiette, et qu’un effet de mode peut tenir lieu de preuve. Dommage pour eux : le corps, lui, continue de préférer les légumes aux slogans.

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