Il est partout avec son nouveau disque évènement Kiss the Beast. Mais où se terre t-il ? Investigation et reportage de guerre. Rencontrer le très grand Sébastien Tellier, sans aucun doute le plus grand musicien français vivant depuis la disparition de son ami Christophe relève de l’exploit. Fin-fond du XVIIIe. Immeuble moche en briques rouges. Le grand homme n’est pas encore arrivé. Attente dans une ambiance enfumée. C’est pire que le fog londonien. Mais c’est plutôt un fog marocain qui me touche en plein cœur – plutôt à pleins poumons. Je demande un verre d’eau. Le camarade présent sur place mettra un bon quart d’heure à intégrer l’objet de la demande et encore 10 bonnes minutes à l’apporter. Le maître unit par arriver. Un être exquis et gentil, à l’image de son œuvre délicate. Et en sa présence nous fêterons dignement l’appel des 18 joints.
Par Ulysse Flowen, photos par Byron Spencer
Ravi de te revoir quelques années après un entretien d’anthologie pour Playboy…
Ah tiens, donc on reste dans les mêmes sphères.
À quoi ton nouvel album, Kiss the Beast fait-il référence? À un conte, à une légende ? Qui est « la bête »?
La bête, j’imagine que c’est un peu moi. Je suis à la fois le bisou et la bête. Ce n’est pas quelque chose de sombre ou de violent. Pour moi, la bête représente plutôt l’instinct, l’animosité qu’on a tous en nous. Et au lieu de la combattre, je me disais qu’il valait mieux essayer de l’embrasser, de vivre avec elle, peut-être même de la caresser.
Qu’est-ce qui t’a donné cette idée? Une expérience particulière ?
Il y a peu de temps, je me suis fait mordre par un loup pendant que je faisais la couve des Inrocks. Ça m’a fait réfléchir, évidemment. Mais au départ, je voulais surtout faire de bonnes chansons : bien enchaîner les accords, écrire de belles mélodies. Puis, au fur et à mesure, la textes sont arrivés, et c’est devenu une sorte de voyage existentiel, sur la place de l’homme dans la nature, sur notre rapport à l’animal. Est-ce qu’on est vraiment si différents? Toutes ces questions me traversaient pendant l’écriture, et ça a créé l’atmosphère de l’album.

Tes influences sont plutôt musicales ou cinématographiques?
Étrangement, le cinéma m’influence plus que la musique elle-même. J’imaginais l’album à mi-chemin entre Taxi Driver et La Belle et la Bête. Je ne voulais ni quelque chose d’ultra réaliste, ni un pur conte mais un peu des deux. Je pense qu’il faut savoir mélanger des choses qui, d’habitude, ne se marient pas. Comme créer un nouveau parfum. Associer des éléments qui semblent incompatibles pour produire quelque chose d’inédit.
Où vont tes goûts cinématographiques ?
je suis très attaché aux films de mon enfance. Spielberg, De Palma, Scorsese… surtout le cinéma américain. J’aime aussi Chabrol, Buñuel, évidemment. Mais mes vrais marqueurs, ce sont les films des années 80.
Pas Ie Gendarme de Saint Tropez ?
Ha ! Ha ! Ha ! Non… Pour moi, d’une certaine manière, le cinéma s’est un peu arrêté avec The Game. Ce genre de films qui sont à la fois faciles à regarder et très profonds. Des œuvres presque d’art, mais accessibles au grand public. Aujourd’hui, on a parfois l’impression qu’il ne reste que des robots qui se transforment ou des courses-poursuites…
Tu aimerais faire du cinéma ?
Je fais déjà des musiques de films, donc je suis un peu dedans. J’ai même joué dans le premier film de Quentin Dupieux, où j’avais le rôle principal. J’ai aussi fait une petite apparition dans un film de Roman Coppola, frère de Sofa et fils de Francis Ford. Le cinéma m’intéresse beaucoup, mais ça prend énormément de temps. Écrire un film, le produire, le réaliser… c’est très long. Et la musique me prend déjà toute mon énergie. Les réalisateurs passent quatre ou cinq ans sur chaque film. Moi, je n’ai jamais ce temps-là. Mais dans un monde idéal, j’adorerais vraiment en faire.
Tu ferais quel type de films?
Je pense que ce serait quelque chose d’assez inspiré par Dali. Une imagerie très surréaliste, avec beaucoup de surprises, de déceptions, des choses inattendues… J’irais vers une forme de grande éloquence visuelle. Bon, sans tomber non plus dans les yeux tranchés au rasoir… Il faut quand même que ça reste agréable à regarder. Ce seraient plutôt de grandes fresques surréalistes.

Tu sors des disques avec une régularité presque métronomique. Tous les deux ou trois ans ?
À peu près. Disons plutôt cinq ou six ans pour les vrais albums. Entre-temps, je fais des petites choses : des musique de films, des projets plus courts. Mais les albums, les « vrais » me prennent beaucoup de temps.
Tu travailles tous les jours?
Oui. Tous les jours… J’adore aller au studio, c’est là où je me sens le mieux pour créer une musique qui n’appartient ni vraiment à la pop, ni au R&B, ni au classique… Je cherche des compositions qui me sortent de tout ça, qui me rendent un peu unique. Ça prend du temps… J’essaie énormément de suites d’accords, beaucoup de mélodies différentes, jusqu’à trouver quelque chose qui n’appartient qu’à moi. Et puis je suis très perfectionniste. Pour moi, une chanson, ce n’est pas seulement une mélodie et des paroles : c’est aussi la ligne de basse, le rythme, les accords, les pianos… tout l’ensemble.
Tu travailles chez toi ou on studio avec une équipe ?
Pendant longtemps, j’avais mon studio à la maison. Maintenant, j’ai un studio personnel rue des Martyrs, dans le 9e arrondissement. J’y vais surtout pour composer et faire mes maquettes, mes démos. Ensuite, pour enregistrer « pour de vrai » avec les musiciens, je vais souvent au studio Motorbass ou au Studio Philippe Starck, avec toute Équipe. Pour Kiss the Beast, j’ai passé beaucoup de temps chez Motorbass. Je suis aussi allé enregistrer en Angleterre, au studio de Damon Albarn, le chanteur de Gorillaz. Là-bas, il y a une autre manière de travailler, d’autres types de musiciens. J’avais besoin de cette énergie sur certains morceaux.
Et tes grandes inspirations musicales ? Côté français par exemple ?
Il y en a beaucoup. Michel Legrand, François de Roubaix, Christophe évidemment, Gainsbourg… Et plein d’autres. À l’international, j’ai été très marqué par les Beatles, Pink Floyd… mais aussi Run DMC ou Guns N’ Roses.
La new wave synthétique ne t’a pas influencé ?
Si, complètement. Quand on est enfant, on est très marqué par ce qui passe à la radio.The Cure, New Order… tout ça était énorme quand j’avais douze ou treize ans. Ça laisse forcément des traces. Et il y a eu une influence très forte pour moi : George Michael… J’adorais sa façon de faire une musique à la fois amoureuse, très sincère, très personnelle… tout en restant hyper efficace, presque dansante, ultra pop. Il arrivait à être intime et grand public en même temps. Ça m’a vraiment impressionné.
Tu me disais déjà il y a quelques années que sa voix était unique, pleine de nuances…
Oui, exactement.
Toi qui as toujours été attiré par le vaudou, par certaines cultures plus spirituelles, tu n’as jamais eu envie d’intégrer des sonorités africaines dans ta musique ?
Je pourrais, éventuellement. Mais d’une certaine façon, je l’ai déjà fait. Tony Allen, qui a inventé l’afrobeat, a joué sur certains de mes morceaux, notamment sur l’album Confection. Donc il y a déjà un peu de cette énergie-là dans ma musique. Après, même si je mamuse avec certains codes « world », ce n’est pas forcément naturel pour moi. Ce n’est pas ce que j’écoute à la maison… Je ne me sens pas légitime à faire des percussions africaines juste pour faire « exotique ». Par exemple, sur Russian Attraction, j’ai utilisé des instruments aux couleurs un peu russes, un peu orientales… J’aime bien emprunter des teintes, des textures, mais sans jamais tomber dans le pastiche. Exemple : le titre Parfum Diamant sur le denier album Kiss the Beast, un morceau sur lequel j’ai travaillé avec DJ Jerry. Mais ce sont plutôt des petites touches, des détails pour m’amuser. J’avais envie de projeter les personnages de la chanson dans un délire un peu planant, presque cinématographique qu’on les imagine passer d’un coup dans le bush australien, ailleurs, dans un autre décor. En revanche, faire un disque entièrement « world », je ne pense pas. Ce n’est pas quelque chose qui me correspond profondément.
Tu as déjà fait pas mal de collaborations. Ta collaboration rêvée, ce serait avec qui ?
Franchement ? Stevie Wonder. Pour moi, c’est le plus grand musicien de tous les temps. Il est fort en tout : les synthés, la batterie, les lignes de basse, la façon de chanter, arranger, de composer… absolument tout. C’est l’artiste le plus brillant.
Retrouvez la suite de cette interview de Sébastien Tellier dans le numéro avril/mai 2026 du magazine LUI


