C’est une scène qui aurait pu figurer dans un vaudeville parisien, entre quiproquo municipal et geste sacrilège : le buste de Dalida, cette icône intouchable de la chanson française, cette statue dressée place Dalida, dans le XVIIIe arrondissement, a été repeint en noir, comme un deuil inavoué, comme une pudeur soudaine, comme si la Ville de Paris avait décidé, un matin, que les seins de la chanteuse avaient assez porté chance, assez été frottés, assez été touchés par des milliers de touristes en quête de bonheur et de selfie. Et c’est Orlando, le frère de Dalida, ce gardien jaloux de la mémoire de sa sœur, qui a crié à la restauration sauvage, à l’outrage, à l’indécence, avant de concéder, avec cette lassitude de ceux qui ont vu passer bien des polémiques, que « c’est plutôt bien fait au final », même si, bien sûr, il n’a pas été tenu au courant, même si, bien sûr, la Mairie a d’abord nié, puis admis, puis expliqué, dans un ballet de démentis et de reconnaissances tardives qui sent bon la communication municipale.
Des seins dorés par les superstitions, noircis par la pudeur municipale
Dans les guides touristiques, on raconte que toucher les seins de la statue de Dalida porte bonheur. C’est d’ailleurs pour cette raison que la poitrine de l’icône était devenue dorée, à force d’être touchée par les passants, frottée par les croyants, caressée par les supersticieux, comme si le bronze, à force de paumes, avait fini par se transformer en or, en talisman, en objet de dévotion populaire. Mais ce week-end, la statue a été mystérieusement repeinte en noir, sans que personne n’en revendique l’initiative, comme un geste clandestin, comme un acte de purification, comme si la Ville avait décidé que cette tradition, aussi inoffensive soit-elle, relevait désormais d’une forme de banalisation du non-consentement, d’une atteinte à la dignité de la chanteuse, d’une dérive qu’il fallait corriger, sans bruit, sans annonce, sans débat.
Jusqu’à encore lundi, l’Hôtel de Ville niait être à l’origine de cette restauration surprise, et la Mairie du XVIIIe arrondissement également. Mais alors qui ? Mystère. D’autant qu’Orlando, le frère de Dalida, a totalement désapprouvé le modus operandi : bien qu’il souhaite redonner sa couleur d’origine à la statue pour les 40 ans de la mort de sa sœur, Orlando a fermement condamné la façon dont cette « restauration sauvage » s’est faite, sans permission, ni revendication. « C’est incorrect de se permettre quoi que ce soit sans autorisation. Il y a déjà eu des plaisantins qui ont dégradé la statue et des féministes qui ont rhabillé ce buste », déplore-t-il, avant d’ajouter, avec ce clin d’œil de ceux qui ont compris que la légende vaut mieux que la morale : « Visiblement ça les dérange qu’on touche les seins de ce bronze. Moi, je trouve ça positif et formidable, même, cette légende qui dit que les toucher puisse porter chance. »
Orlando, gardien de la mémoire et des seins de Dalida
« C’est plutôt bien fait au final », concède Orlando, avec cette générosité de ceux qui ne veulent pas en faire tout un plat, même s’il qualifie les employés de la Ville de « grands menteurs », même s’il martèle qu’il n’était « absolument pas au courant et personne ne l’était même chez eux », pointant du doigt un « problème de communication » qui sent bon la gestion municipale à la française. Le buste de sa sœur alimente depuis de longues années bien des discussions. En 2025, des élus écologistes sont notamment intervenus au Conseil de Paris pour alerter sur cette tradition qui veut qu’on frotte les seins du bronze pour se porter chance, « une forme de banalisation du non-consentement », selon eux. « Dalida appartient au public », s’était alors emporté son frère, refusant la proposition des élus d’encercler la statue de barrières pour empêcher aux touristes qu’on la tripote. Lui, qui a fait don de la statue à la mairie de Paris à la fin des années 1990, souhaite en rester le seul et l’unique garant, le seul et unique décideur, le seul et unique gardien de cette mémoire, de cette image, de ces seins, oui, ces seins qui ont porté chance à tant de passants, ces seins qui ont été touchés, frottés, caressés, ces seins qui, aujourd’hui, sont noirs, comme un deuil, comme une pudeur, comme un secret.
Car c’est bien là tout le sel de l’affaire : Dalida, elle, n’a jamais été une femme pudique, jamais une femme à cacher, jamais une femme à se laisser faire sans rien dire, et l’on imagine mal l’icône, la diva, la star, accepter cette noirceur, cette censure, cette restauration qui sent bon la morale et la bienséance. Orlando, lui, garde la tête froide, la main sur le cœur, l’œil sur la statue, et l’on se dit que, quelque part, Dalida doit bien rire, de là où elle est, de cette polémique, de ces seins, de cette Ville qui s’agite, de ces touristes qui continuent, malgré tout, à venir, à toucher, à croire, à espérer, à porter bonheur, comme si la légende, elle, ne pouvait pas être repeinte, comme si la chance, elle, ne pouvait pas être noircie, comme si Dalida, elle, ne pouvait pas être effacée.


