Il y a des retours qui ont la délicatesse d’un bulldozer en mocassins : Richard Gere, éternel prince des regards de velours et des chemises ouvertes au bon endroit, revient à la comédie romantique avec Asymmetry, et déjà, avant même que le film n’ait fini de sécher sur la table de montage, les réseaux sociaux ont sorti les fourches, les hashtags et la morale de poche. Vingt-six ans après avoir fait fondre la planète dans Pretty Woman, l’acteur américain se retrouve à nouveau au centre d’une romance à l’écran, sauf qu’ici, la tendresse a un goût plus trouble, plus intellectuel, plus franchement inflammable.
Le point de départ du film n’a rien d’un caprice de scénariste sous caféine : Asymmetry adapte le roman de Lisa Halliday, publié en 2018, et met en scène Ezra Blazer, écrivain célèbre de 70 ans, qui rencontre Alice, jeune éditrice new-yorkaise, lors d’une lecture dans un parc. Entre eux, une relation charnelle et intellectuelle se noue, ce qui, sur le papier, relève moins de la bluette que du champ de mines émotionnel, surtout quand les corps, les statuts et les années ne jouent pas dans la même catégorie. Richard Gere incarne Ezra, tandis que Diana Silvers, 28 ans, prête ses traits à Alice, et l’écart d’âge entre les deux acteurs, 48 ans, alimente déjà la controverse.
Richard Gere Asymmetry : un film sur l’âge qui divise déjà
Le cinéma adore les différences d’âge quand elles servent de décor chic à des passions supposément universelles, mais il se fait beaucoup moins poétique quand il s’agit de regarder ce déséquilibre en face. Avec Asymmetry, Edward Zwick ne semble pourtant pas vouloir vendre une romance de catalogue ; au contraire, le film prolonge la réflexion du livre sur le désir, le pouvoir, l’asymétrie sociale et la façon dont une relation peut être à la fois vivifiante pour l’un et déterminante pour l’autre.
C’est précisément là que le malaise s’installe chez certains spectateurs : non pas parce qu’une histoire d’amour entre deux personnages d’âges très différents serait, en soi, illégitime au cinéma, mais parce que Hollywood a trop souvent pris l’habitude de faire passer pour neutre un schéma qui ne l’est jamais tout à fait. Dans la majorité des cas, l’actrice est plus jeune que l’acteur, même quand ce détail n’a aucune nécessité dramatique ; à force, le procédé finit par ressembler à une vieille habitude que l’industrie maquille en évidence narrative.
Les premières images du tournage ont suffi à déclencher une pluie de commentaires acerbes, certains parlant de “film de vieux dégoûtant”, d’autres de “romantisation de la pédophilie”, tandis que d’autres encore ironisaient sur ce qu’ils considèrent comme un cliché usé jusqu’à la corde. Autrement dit : le film n’est pas encore sorti, mais il est déjà jugé, disséqué, condamné par anticipation, une spécialité très contemporaine, où l’indignation précède la projection comme un chien de garde qui a flairé le buzz avant même la pellicule.
Asymmetry et différence d’âge : Hollywood rouvre le procès des couples à l’écran
Il faut dire que la question n’est pas nouvelle, seulement plus visible, plus bruyante, plus difficile à ignorer dans une époque qui surveille les images à la loupe. Asymmetry arrive donc au mauvais moment pour les uns, au bon moment pour les autres, mais sûrement à l’instant parfait pour relancer un débat que le cinéma préfère souvent contourner : pourquoi les couples à l’écran doivent-ils encore si souvent obéir à une logique de jeunesse féminine et de maturité masculine, comme si le romantisme passait obligatoirement par cette dissymétrie-là ?
La comparaison avec Eiffel revient d’ailleurs dans les discussions, puisqu’on y voyait Romain Duris incarner Gustave Eiffel face à Emma Mackey, avec 22 ans d’écart entre les interprètes, alors même que les personnages historiques avaient 12 ans de différence. Mais Asymmetry pousse la question beaucoup plus loin, avec un écart assumé, central, structurant, et non décoratif. C’est là toute la différence : le film ne cherche pas à faire oublier l’âge, il en fait son sujet, et par conséquent son point de friction.
La sortie, annoncée pour 2027, promet donc un joli vacarme, celui des réseaux, bien sûr, mais aussi des débats de fond sur ce qu’Hollywood montre, répète et normalise depuis des décennies. Et Richard Gere, 76 ans, retrouve au passage cette position qu’il connaît mieux que personne : celle de l’homme que l’on regarde autant pour ce qu’il joue que pour ce qu’il représente, entre fantasme persistant, star vieillissante et icône que l’époque n’a pas encore décidé de ranger au placard.
Au fond, la polémique dit peut-être autant de Asymmetry que de ses détracteurs : elle révèle une industrie qui continue de confondre tension dramatique et répétition d’un vieux modèle, et un public de plus en plus prompt à demander des comptes à des fictions qui, autrefois, se contentaient de faire semblant d’être innocentes.


