Kenneth Anger, le culte de l’art : Scorpio Rising, Lucifer Rising et l’occulte

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Kenneth Anger, cinéaste américain de l’avant-garde et disciple d’Aleister Crowley, a fait du septième art un rituel où se mêlent érotisme, mythologie pop et ésotérisme. De Fireworks à Lucifer Rising, LUI retrace l’œuvre d’un « enfant terrible » qui a influencé David Lynch et Martin Scorsese, et que la galerie Sprüth Magers fait revivre.

L’essentiel

  • Kenneth Anger tourne Fireworks en 1947, à vingt ans, dans la maison de ses parents à Beverly Hills ; le film lui vaut un procès pour obscénité et l’admiration de Jean Cocteau.
  • Avec Scorpio Rising, en 1963, Kenneth Anger invente un langage proche du clip, où la musique pop devient le moteur du récit.
  • Lucifer Rising, tourné entre l’Égypte et l’Islande, réunit Marianne Faithfull en Lilith et Jimmy Page ; l’héritage d’Anger est porté aujourd’hui par Brian Butler avec la galerie Sprüth Magers.

Véritable «enfant terrible» de l’avant-garde et magicien de l’occulte, Kenneth Anger a transformé le septième art en un espace de jonction radical entre érotisme, mythologie pop et ésotérisme, faisant de lui l’un des rares créateurs dont l’influence s’exprime avec la même force sur les écrans de cinéma que sur les murs des galeries d’art. Son œuvre est une passerelle entre le culte cinéphile et l’avant-garde plastique contemporaine qui continue de vivre, trois ans après sa disparition, grâce à Brian Butler, en collaboration avec la galerie Sprüth Magers. Son héritage esthétique, immense, a façonné l’étrangeté vaporeuse de David Lynch et l’utilisation iconoclaste de la musique pop chez Martin Scorsese qui ne laisse aucun doute sur l’importance de son travail: « Les films de Kenneth Anger sont aussi instructifs que ceux d’Orson Welles. Le montage de Kenneth Anger et son utilisation de la musique auront un impact plus durable sur l’avenir du cinéma que la profondeur de champ de Citizen Kane ».

Fireworks, Jean Cocteau et la naissance d’un mythe

L’anecdote raconte qu’Anger fut si précoce qu’il prétendit avoir joué un enfant dans le Songe d’une nuit d’été de Max Reinhardt en 1935 ; si le fait est contesté par les registres du studio, le mythe est parfait. Anger ne se contente pas de filmer la réalité, il réécrit sa légende pour s’ancrer dans l’ADN du cinéma. En 1947, alors qu’il n’a que vingt ans, il tourne Fireworks dans la maison de ses parents à Beverly Hills pendant leur absence. Ce court-métrage, véritable explosion onirique de symbolisme phallique et de masochisme, lui vaut un procès pour obscénité, mais aussi l’admiration de Jean Cocteau, alors président du Festival du Film Maudit de Biarritz, qui est impressionné par cette œuvre visionnaire. Dans une lettre, il écrit: « Fireworks vient du plus profond de la nuit d’où émergent toutes les œuvres vraies. Il touche le vif de l’âme et c’est là chose rare. ». Invité par Cocteau et la Cinémathèque française, Anger quitte les États-Unis pour la France. Il y travaille comme assistant d’Henri Langlois à la Cinémathèque et fréquente l’élite artistique européenne, une influence qui marque durablement son esthétique « glamour macabre ».

Fervent disciple d’Aleister Crowley, Anger considérait ses films comme des « Illuminations » ou des rituels magiques destinés à altérer la conscience. Inauguration of the Pleasure Dome en est l’exemple parfait. Tourné en 1954, ce film présente une hiérogamie cosmique où des figures mythologiques comme Pan, Lilith et la Femme Écarlate s’adonnent à un banquet hallucinogène. Pour accentuer l’effet de transe, Anger utilise des techniques de triple exposition, superposant les couches d’images pour que l’œil ne sache plus où s’arrêter. « Un film est comme un sortilège jeté sur une audience », disait-il. « Si le montage est correct, le spectateur tombe dans un état d’hypnose où les barrières de la raison s’effondrent. »

Jeune marin en casquette blanche, cigarette aux lèvres, sous une lumière verte, image d'un film de Kenneth Anger
Un marin selon Kenneth Anger. © Kenneth Anger’s Estate

Scorpio Rising, l’invention du clip avant MTV

Le véritable séisme survient en 1963 avec Scorpio Rising. Bien avant l’avènement de MTV, Kenneth Anger y invente littéralement le langage visuel du clip vidéo. Le film s’apparente à une messe noire dédiée à la testostérone et au cuir, où la musique pop ne se contente plus d’illustrer l’image, mais devient le véritable moteur du récit. À travers un montage frénétique, presque hallucinogène, Anger orchestre une collision d’icônes : James Dean, Elvis, Dracula, une corde de pendu et des meutes de motards chevauchant des machines chromées ornées de têtes de mort. Cette structure découpée en épisodes rituels préfigure l’obsession de la culture contemporaine pour l’esthétique du rebelle. Pour Anger, cette fétichisation n’était pas fortuite, mais relevait d’une vision mystique de la technologie :« Je considère les machines comme des extensions du corps humain, des idoles de chrome que nous avons créées pour remplacer les anciens dieux. »

Lucifer Rising avec Marianne Faithfull et Jimmy Page

Lucifer Rising est l’apogée ésotérique de Kenneth Anger, une fresque visuelle filmée entre l’Égypte et l’Islande pour célébrer l’aube d’un nouvel âge. Délaissant la narration classique, Anger y orchestre une cérémonie cinématographique où l’on croise Marianne Faithfull, impériale en Lilith, et Jimmy Page, figure de proue du rock et passionné d’occultisme, qui fait une apparition dans ce rituel sur pellicule. Le film reste aujourd’hui le chef-d’œuvre du cinéma incantatoire, transformant l’écran en un autel dédié à la beauté du mythe.

Statue de pharaon égyptien sous un ciel bleu, survolée par une soucoupe rouge, image de Lucifer Rising
Lucifer Rising, de Kenneth Anger. © Kenneth Anger’s Estate

Kenneth Anger et Andy Warhol, deux pôles de l’underground

Si Kenneth Anger et Andy Warhol ont tous deux régné sur l’underground new-yorkais des années 60, leurs univers constituaient les deux pôles opposés d’une même révolution esthétique. Leur rapport n’était pas tant une rivalité qu’une antithèse philosophique radicale. Là où Warhol cultivait la passivité et le détachement, Anger imposait l’intensité et l’implication rituelle. Warhol, avec son flegme légendaire, cherchait à devenir une machine. Il filmait le réel avec une indifférence clinique, étirant le temps jusqu’à la vacuité. Pour Anger, cette approche était une hérésie. Il méprisait ce qu’il percevait comme une forme de dilettantisme « pop » sans âme. Alors que Warhol vidait les icônes de leur sens par la répétition, Anger les surchargeait de symbolisme. Pour le magicien thélémite, le cinéma était un sacerdoce dangereux ; pour l’artiste pop, c’était un mode de vie jetable.

Par Benoît Coffin. Images © Kenneth Anger’s Estate.

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