Exposition Zurbaran au Louvre, découvrez l’artiste qui fut parmi les plus influents du Siècle d’or espagnol

Il y a des peintres dont le nom claque comme une évidence, Velázquez, Murillo, et puis il y a Francisco de Zurbarán, qui les vaut tous et dont le grand public français, pourtant nourri de culture espagnole, ne connaît souvent qu’un murmure. Le Louvre vient réparer cette injustice : depuis le 7 octobre 2026 et jusqu’au 25 janvier 2027, le Hall Napoléon accueille Zurbarán (1598-1664), la première grande rétrospective que Paris consacre à cet Andalou de naissance estrémadurienne, figure majeure du Siècle d’or aux côtés de ses confrères sévillans. Soixante-cinq tableaux, dont cinquante du maître lui-même, un rassemblement considérable pour un artiste dont l’œuvre, extrêmement dispersée entre l’Europe et l’Amérique latine, ne se laisse jamais réunir sans une diplomatie de chaque instant. L’exposition, organisée conjointement par le Louvre, la National Gallery de Londres et l’Art Institute of Chicago, a d’ailleurs été montrée en Angleterre en début d’année et voyagera vers les États-Unis en février 2027.

Zurbarán au Louvre : 65 tableaux d’un maître du Siècle d’or espagnol

Le parcours, en sept sections, épouse une logique chrono-thématique qui rend justice à une carrière longue de près d’un demi-siècle, tout en s’autorisant, de temps à autre, à rompre la chronologie pour proposer des rapprochements d’œuvres éclairants. Sa trame centrale, c’est la commande monastique : ces toiles monumentales que les couvents andalous passaient à un jeune peintre ambitieux, débarqué d’Estrémadure pour s’installer à Séville, ville enrichie par l’or et l’argent des Amériques, où plus de soixante-dix institutions religieuses s’étaient établies le long du Guadalquivir. Zurbarán y bâtit sa gloire pendant près de vingt-cinq ans, avec des Christs en croix, des Vierges immaculées d’une gracilité bouleversante, des martyrs sculpturaux, ce Saint Sérapion à l’habit blanc surnageant dans une nuit d’encre reste l’une des images les plus saisissantes du répertoire espagnol, et ce mouton entravé, peint vers 1635-1640, dont le Louvre rappelle qu’on n’a peut-être jamais rien vu de plus vulnérable ni de plus beau. Le parcours réserve aussi une place à la carrière brève de son fils, Juan de Zurbarán (1620-1649), et aux natures mortes, ces compositions d’un dépouillement presque conceptuel dont le musée propose un atelier « Monochromes » tous les lundis.

L’influence de Zurbarán sur Manet, Picasso et Juan Gris

Ce qui rend cette exposition plus intelligente qu’une simple célébration d’art ancien, c’est son épilogue. En convoquant quelques toiles de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, le Louvre rend visible l’empreinte profonde que Zurbarán a laissée sur les avant-gardes travaillant en France : Édouard Manet, Pablo Picasso, Juan Gris. Picasso en particulier, Andalous comme lui, voyait dans cette peinture aux blancs tranchés, ce clair-obscur théâtral, cette façon de camper un corps dans un vide noir comme un défi, un ancêtre direct de ses propres recherches, et les historiens relèvent depuis longtemps que le cubisme a puisé dans ce répertoire une leçon de construction et de monochromie. Comprendre cela, c’est mesurer que Zurbarán n’est pas un peintre d’église à ranger parmi les curiosités du patrimoine religieux, mais un jalon dans l’histoire de la forme, redécouvert au XXᵉ siècle comme coloriste exceptionnel après des décennies d’indifférence. Le commissariat, confié à Charlotte Chastel-Rousseau, conservatrice en chef au département des Peintures, en collaboration avec Francesca Whitlum-Cooper et Daniel Sobrino Ralston pour la National Gallery et Rebecca Long pour l’Art Institute, a fait le choix d’assumer cette double lecture, avec une présentation publique de l’exposition par la commissaire prévue le 12 octobre à 12 h 30 et 19 h.

Il faut se réjouir, franchement, qu’un musée national consacre quatre mois et soixante-cinq tableaux à un peintre que le public français a si longtemps boudé, et l’on peut même se demander pourquoi il a fallu attendre si longtemps. Sans doute parce que Zurbarán a souffert d’un préjugé tenace : celui du peintre dévot, enfermé dans son répertoire monastique, trop sombre, trop répétitif, bon pour les chapelles et les thèses. Les critiques les plus fins le nuancent d’ailleurs à raison : à le regarder vraiment, ce n’est pas un peintre du dolorisme, c’est un peintre de la lumière, des étoffes, du silence, et ses saints ont souvent la fatigue et l’humanité d’un paysan plutôt que la componction d’un martyr. La Sainte Marguerite vêtue comme une riche campagnarde, les blancs drapés d’une netteté photographique, ce mouton entravé, tout cela tient d’un art bien plus sensible et troublant que la réputation qu’on lui a faite. Que le Louvre ait dû s’associer à Londres et Chicago pour monter pareil rassemblement en dit peu sur son prestige, mais beaucoup sur la dispersion d’un corpus dont la reconstitution tient du miracle.

Il reste à savoir ce que le grand public fera de ce « trésor caché espagnol », selon les mots du Parisien. Paris aime les monographies internationales, les événements à billetterie, et les expositions de peintres anciens qui confirment son rang culturel. Zurbarán a cette qualité rare de satisfaire les deux publics : celui qui vient pour les chefs-d’œuvre lumineux, et celui qui vient chercher une leçon sur les racines des avant-gardes. Reste que l’accrochage se visite jusqu’au 25 janvier, dans un Hall Napoléon qui a accueilli, cette saison, bien des rendez-vous ; il faudra donc choisir son créneau, et se souvenir que l’histoire de l’art se joue parfois dans des redécouvertes tardives, quand un peintre qu’on croyait connu révèle soudain tout ce qu’on a mis trois siècles à voir en lui. Zurbarán, comme le résumait une publication spécialisée, c’est « comme rarement, et à jamais » : une occasion de constater que le Siècle d’or ne se résume pas à son plus beau nom.

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