En France, les ventes de livres reculent (contrairement à l’Espagne ou à l’Italie) 

Il y a quelque chose de déprimant dans la manière dont le livre français s’enfonce lentement, trimestre après trimestre, avec cette régularité de métronome qu’on réserve d’ordinaire aux décès annoncés : chaque bilan confirme le précédent, chaque statistique enfonce le clou, et l’on finit par s’habituer au pire avec une indifférence qui devrait alarmer plus que les chiffres eux-mêmes. Le constat, rendu public à l’ouverture de la Foire du livre de Francfort, est sans ambiguïté : selon la Fédération des éditeurs européens, qui regroupe trente et une associations nationales, le chiffre d’affaires de l’édition française a reculé d’environ 5 % entre janvier et fin août 2026. Le Syndicat national de l’édition, de son côté, chiffre la baisse du nombre d’exemplaires vendus à 1,5 % en 2025, la troisième année consécutive de baisse du chiffre d’affaires des éditeurs, 2 883,3 millions d’euros, en recul de 0,63 % en valeur et de 1,49 % en volume. Et les premiers mois de 2026 n’arrangent rien : au premier quadrimestre, 75,66 millions d’exemplaires ont été écoulés pour 947,23 millions d’euros, soit un repli de 7,9 % en volume et de 7,2 % en valeur.

Marché du livre en France : une baisse en valeur et en volume depuis trois ans

Les chiffres, alignés, dessinent un tableau plus inquiétant qu’il n’y paraît d’abord : la baisse ne se limite plus à un segment, elle épargne désormais peu de secteurs. En 2025, seuls le livre scolaire, les documents-actualités-essais et la littérature avaient tiré leur épingle du jeu ; en 2026, aucun segment n’est épargné, pas même la littérature, cette locomotive symbolique de la rentrée. Les librairies reculent moins vite que l’ensemble du marché, mais elles reculent : de 27,27 à 25,52 millions d’exemplaires en un an, soit, 6,4 % en volume et, 5,9 % en valeur, avec un chiffre d’affaires ramené de 365,8 à 344,4 millions d’euros. Le panel de près de 500 établissements suivis par l’Observatoire du Syndicat de la librairie française confirmait déjà, au printemps, un timide +0,5 % en valeur pour, 0,7 % en volume : les libraires vendent un peu moins, mais un peu plus cher, ce n’est pas exactement une bonne nouvelle. Le nombre d’exemplaires vendus, 420 millions en 2025, reste en deçà des 435 millions d’avant-pandémie, et le secteur a perdu l’équivalent de 10 millions d’exemplaires en deux ans.

Pourquoi l’Espagne et l’Italie résistent mieux que la France

La comparaison internationale, c’est là qu’elle fait mal. Sur la période 2019-2024, la Fédération des éditeurs européens relève que l’Espagne, l’Italie et les pays scandinaves affichent une solide progression, quand la France, l’Allemagne et une partie de l’Europe du Nord piétinent ou reculent. Le marché espagnol, en particulier, tiré par une politique de lecture publique offensive, un réseau de bibliothèques actif et une vitalité éditoriale en langue castillane qui rayonne sur l’Amérique latine, s’offre une croissance que l’Hexagone n’a plus connue depuis longtemps. L’Italie, portée par un prix du livre maintenu et une culture de la lecture populaire entretenue par des événements comme le Salone del Libro, s’en sort également mieux. Autrement dit : à contexte européen comparable, inflation, coûts de production, concurrence des écrans, montée de l’IA générative, certains marchés croissent et le nôtre se contracte. Ce n’est donc pas une fatalité de civilisation, c’est un problème de politique du livre et de rapport collectif à la lecture.

Les causes, le SNE les énumère lui-même sans détour : baisse du pouvoir d’achat, recul du temps de lecture dans toutes les tranches d’âge, hausse des coûts de production, progression du livre d’occasion, près de sept acheteurs sur dix y ont recours, piratage des livres numériques et notamment des mangas, poids grandissant des IA génératives. Il faut s’arrêter sur l’occasion, car elle constitue le paradoxe le plus savoureux de l’affaire : économique pour le lecteur, écologique dans l’argumentaire, elle ne génère aucun droit nouveau pour l’auteur ni pour l’éditeur, et vide donc la filière du revenu qui la fait vivre. On encourage le lecteur à acheter d’occasion au nom du bon sens budgétaire, puis on s’étonne que le marché s’effondre. La quadrature n’est pas près d’être résolue.

Il faudrait se garder, cependant, de céder au catastrophisme rituel qui accompagne chaque bilan du livre depuis vingt ans. Sur une perspective longue, 2025 reste supérieur à 2019 de 2,8 % en valeur, et l’on compte encore 36 119 titres parus, bien moins qu’il y a quelques années, mais suffisamment pour nourrir un marché en surproduction chronique. Le vrai sujet n’est pas la mort du livre ; c’est l’effondrement du temps de lecture, cette denrée que ni le prix unique ni les subventions ne fabriquent. Un pays où l’on lit de moins en moins n’a pas besoin d’être sauvé par des plans d’aide, il a besoin d’être réappris à lire, à l’école comme à la maison. Et tant que la question sera traitée comme un dossier industriel plutôt que comme une affaire d’éducation et de désir, les courbes continueront de glisser, et l’on continuera de regarder l’Espagne et l’Italie s’en sortir mieux que nous, avec l’air de n’y rien comprendre.

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