Face à Face avec Florian Hessique

Face à Face : deux regards, un homme et une femme, une pièce, et ce quelque chose d’irréparable qui va se jouer entre eux. Florian Hessique n’a pas peur des face-à-face qui durent, de ces scènes où le cinéma français se regarde enfin dans le blanc des yeux sans cligner. Voilà qu’il nous livre, avec ce film, un objet poli comme une lame, où chaque silence pèse aussi lourd qu’un dialogue, où chaque plan ressemble à une confession qu’on aurait surprise sans le vouloir. Il y a dans cette mise en scène une élégance de boxeur… Alors on a voulu savoir ce qu’il y a derrière le cadre, quelle était l’intention derrière le geste de cinéma, comment on entend les individualités en n’oubliant jamais celle qui ne peut plus s’exprimer et comment on garde le goût du vertige tranquille. Entretien avec un cinéaste qui ne baisse pas la garde, et qui, on l’espère pour lui, n’a pas fini de nous surprendre.

C’est un film sur enfin les les violences conjugales, un sujet qui mérite d’être traité de différentes manières, mais là, c’est quoi le but et l’envie derrière ce focus sur un métier, conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, que personne ne connaît à tort ?

J’avoue que moi-même je ne connaissais pas du du tout ce métier. À la base, il se trouve que j’ai rencontré une personne qui le faisait. Ça m’a passionné parce que j’ai compris assez rapidement l’enjeu qu’il y avait derrière ces métiers qu’effectivement personne ne connaît. En tout cas, pour le grand public. Et ce qui m’a particulièrement passionné, c’est que plus cette personne me racontait ce métier, plus je me disais que c’était quand même fou la responsabilité qui pèse sur leurs épaules avec aussi peu de moyens. Dans le film, j’ai voulu mettre quelqu’un qui a qui a de l’expérience mais j’ai aussi rencontré plein de de jeunes qui sortent d’études, qui ont donc le concours de de conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, et qui se retrouvent à 24-25 ans à faire ce métier-là. Ce sont des gens qui ont fait ni de criminologie ni de psychologie. Et je me dis que les balancer comme ça face à à toutes sortes de profils c’est c’est assez particulier. C’est ça qui m’a passionné au départ : c’est de me dire « Mais c’est quand même fou que des gens à 24-25 ans puissent faire ce métier. » Je me suis dit que c’était peut-être un petit peu jeune pour pour pouvoir appréhender tout ça mais voilà comment c’est venu en fait au départ. C’est le cas de la personne qui m’a parlé de ça et qui a fait que je me suis penché sur ce métier qui me paraît à la fois essentiel et malheureusement dénué de toute considération et en manque de moyens humains et financier.

Vous avez besoin de combien de temps de recherche pour écrire ce scénario ? 

J’ai eu beaucoup d’entretiens avec des conseillers pénitentiaires de probation que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Aussi évidemment avec la personne qui m’a fait découvrir ce métier puis d’autres parce que je voulais avoir plusieurs regards, plusieurs visions parce qu’évidemment même si on a beau faire le même métier, on n’a pas tous les la même expérience. C’est ce qui m’intéressait en priorité parce qu’au départ, je voulais parler de ce métier. Et puis je me suis posé la question de comment en faire une fiction. J’ai d’abord fait toute une série d’entretiens, d’échanges avec tous ces professionnels, avec des avec des surveillants de prison aussi. Et puis, je me suis appuyé sur plusieurs histoires, plusieurs faits qui existent parce que le film n’est pas une histoire vraie mais finalement un mélange de plusieurs histoires. J’ai rencontré des conseillers pénitencier d’insertion et de probation qui étaient plutôt en fin de carrière et qui ont connu l’évolution de ce métier. Ça a changé de nom en 1995, je crois, et avant c’était plutôt des éducateurs. Ensuite on leur a demandé d’être complètement neutre, de ne plus s’investir émotionnellement auprès des détenus mais de rendre des rapports neutres. C’est ce que j’ai choisi de traiter dans le film et c’est évoqué d’ailleurs dans celui-ci : le nom a évolué et les moyens ont baissé. C’’est un petit peu de toute façon, ce qu’on voit dans tout le secteur public : les noms changent, les fonctions changent, mais au final c’est toujours la même chose. Et la finalité, c’est qu’il y a de moins en moins de moyens.

Pourquoi avoir choisi de traiter de violence conjugale ? 

Pour moi, c’est ce qu’on voit presque le plus souvent, les violences conjugales. En tout cas, c’est à ce à quoi j’ai eu accès. J’ai trouvé que c’est ce qui parlerait le plus aux gens. Les agents travaillent avec des meurtriers, des pédophiles, des terroristes, mais les féminicides on le voit malheureusement tout autour de nous, c’est notre voisin, c’est un cousin, c’est un frère, c’est une sœur, c’est tous les jours, c’est dans la rue, c’est les gens qu’on croise, c’est monsieur et madame tout le monde en fait. C’est ça que je voulais montrer parce que je pense que tout le monde peut se sentir concerné. Je n’espère pas du côté du personnage d’Antoine Martineau, parce que si on se sent concerné en tant qu’auteur de violences ou d’un féminicide, c’est un problème. Mais en tout cas, je pense que dans l’actualité, ce sont malheureusement des choses proches, qui ne sont pas si lointaines. 

Le film ne cache pas la violence et il y a des scènes qui sont particulièrement dures à regarder. Pourquoi avoir fait le choix de filmer le féminicide justement ? 

Pour une bonne et simple raison, c’est qu’on parle toujours de féminicide mais on les montre jamais. Euh et finalement c’est des mots comme ça qu’on a en bouche, violences faites aux femmes, féminicide et cetera, c’est rentré dans le langage courant mais on ne met pas d’image dessus. Je trouvais important de montrer la violence du moment, ça ne dure pas longtemps mais c’est définitif. Ça m’intéressait aussi de montrer la complexité de l’être humain. Évidemment, pas du tout pour excuser ni pardonner l’auteur des faits, loin de là. Mais pour avoir le point de vue de la victime et de l’auteur qui sont souvent très différents. On le voit d’ailleurs. On ne sait pas trop si il souffre d’une pathologie ou si il n’a pas quelques petits soucis mentaux, ce garçon. Mais de ce que j’ai pu voir dans la préparation du film c’est que, pour les faits dans le dossier, qui ont été jugés, il n’y a plus de doute sur la culpabilité de la personne. D’ailleurs, elle n’est pas remise en question quand on en parle quelques années après. Quand le professionnel en parle avec cette personne c’est justement pour voir son recul sur les faits et le travail qui a été fait pour que ça ne se reproduise pas si à un moment donné la personne ressort. 

Pourquoi avoir choisi de jouer ce rôle de meurtrier vous-même ? 

J’avoue que je suis plutôt abonné aux choses plus légères. Et là, il y a quelque chose qui m’a passionné parce qu’il y avait un vrai travail à faire en amont, pour être crédible notamment. Avant ce film, je n’avais jamais mis les pieds en prison. Je ne connaissais pas du tout l’univers carcéral. Sur les violences faites aux femmes et aux féminicides, j’avais juste en tête ce qu’on pouvait voir dans les médias, à la télévision, mais je n’avais jamais rencontré personnellement d’auteur de ce genre de de faits. 

En incarnant ce genre de personnage, il n’y aurait pas un risque de se traumatiser ? 

Honnêtement, ça n’a pas été le personnage le plus sympa à jouer parce qu’effectivement ça laisse quand même des traces, par ce qu’on voit, ce qu’on entend et puis même par ce qu’on joue. Évidemment c’est du cinéma, il n’y a pas de coup porté réellement, il n’y a pas sang, tout mais est faux, mais pendant la scène où la victime est en sang, où elle crie, où je la frappe, ça demande une vraie intensité. D’autant plus qu’on l’a refaite pas qu’une fois. On passe une journée à avoir quelqu’un sous soi qui est maculé de sang puisqu’on lui a mis du faux sang mais quand on est devant ça fait quand même réel avec des traces un peu de sang partout et à taper le plus fort possible dans un état de rage un peu un peu spécial. On est à 10 cm de sa tête avec les cris, avec quelqu’un qui fait gicler du sang et donc non, c’est pas agréable. C’était pas facile à jouer non plus pour Elisa Ezzedine, qui joue la victime dans le film. Et même pour les équipes qui étaient autour. Ça, j’avoue que je l’avais pas appréhendé avant le tournage. En particulier qu’on n’a pas tous vécu la même chose dans la vie. Moi, j’ai eu la chance de ne pas avoir été confronté à des violences ou autres. Donc effectivement quand j’ai pensé ce film, à aucun moment je n’ai pu imaginer que dans les équipes techniques, ça pouvait avoir un impact psychologique par rapport à leur vécu. Il y a certains techniciens et techniciennes qui ont moins bien vécu ces scènes et qui ont préféré ne pas y assister, ce que je comprends totalement. 

Ça évoque aussi le manque de soutien psychologique pour le conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation… 

C’est certain parce que c’est vrai que pour les professionnels de l’administration pénitentiaire, il n’y a pas de suivi. Si ça ne va pas, ils se font faire un arrêt médical. Mais il n’y a pas de suivi en interne. Et c’est vrai que c’est un métier où si on n pas suffisamment de recul, si on commence à avoir trop d’empathie, je pense qu’à un moment donné on peut perdre pied. 

D’où l’intérêt des scènes de vie du personnage joué par Valérie Mairesse. Et je sais pas s’il y avait une volonté politique derrière, mais je trouve que c’est un film qui pose vraiment cette question de l’humanité, de l’empathie et de la façon d’aborder la justice

Alors, il n’y avait pas de volonté très sincèrement politique. Mon objectif, c’était vraiment de m’intéresser à à ce métier. Mais forcément, même sans vouloir faire de la politique, il y a toujours un message entre guillemets et c’est vrai que je trouvais important qu’il ait quand même quelques scènes de respiration où on voit la vraie parce que j’ai envie de dire que le cinéma ça n’est pas la vraie vie,  que la prison ça n’est pas la vraie vie. En revanche, tout ce qu’on vit autour c’est la vraie vie. Voir sa famille, aller au restaurant, en terrasse, boire un verre, ça c’est la vie. Et je trouvais ça effectivement intéressant de mettre tout ça en parallèle et de montrer que c’est l’histoire d’une professionnelle et à l’extérieur, c’est une personne comme vous et moi avec ses besoins, ses envies, ses traumatismes, ses moments de bonheur, ses moments de doute. 

Est-ce que le film a été montré à des personnes qui font ce métier ou qui travaillent dans cet univers carcéral ?

Il y a encore pas mal de projections à venir mais oui, on a déjà commencé à le présenter à certains professionnels et les retours sont plutôt bons. Alors évidemment, il y a des critiques comme d’habitude, ce qui est normal, je dois avouer que dans les locaux dans le film sont beaucoup plus beaux que la prison de Fresnes. Ça, on va pas se mentir, je ne me voyais pas reconstituer des décors comme la prison de Fresnes.

Donc le défaut du film, c’est que les décors sont mieux que la réalité…

C’est un peu ça. On ne va pas se mentir : les bureaux sont abominables à Fresnes. Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est des caves. Moi, j’y suis allé, je suis arrivé là-dedans et déjà, ça pue. C’est une infection dans toute la prison. Ça sent le moisi, ça sent l’humidité. Et là, je parle pas des des cellules, je parle vraiment des lieux de travail des professionnels. Donc chez les CPIP qu’on a vu, il n’y a pas de fenêtre. Ce sont des espèces de bunker avec des murs gris qui s’effritent. Je pose me vraiment la question : je ne sais pas comment on fait pour aller s’enfermer sciemment tous les jours de la semaine là-dedans parce qu’on n’y voit pas le jour. Ce qu’il faut savoir ça, tous les professionnels vous le diront, c’est que quand ils rentrent chez eux, la première chose qu’ils font, c’est qu’ils foutent leurs affaires à la machine parce que parce que tout pue. Cette odeur, elle reste, elle est tenace. Je pense que ça n’est pas très sain de travailler là-dedans. Après, il y a il y a certains postes qui ont des bureaux un peu plus sympas mais c’est vraiment très compliqué.

Faire ce travail c’est quasiment du sacerdoce en fait…

Oui tout à fait. C’est vrai qu’humainement je pense que c’est très enrichissant d’être confronté à quelques belles choses et à beaucoup de de mauvaises. Mais je pense que faire un métier comme ça pendant 40 ans, ça peut être très usant et perturbant.

Quels sont les projets pour la suite ? 

Là, il y a rien qui a été tourné. Je prépare deux autres films qui sont des des comédies. Je reviens à quelque chose d’un peu plus léger parce que parce que je pense que là en plus on va partir sur 2 mois d’avant-première et de promo. Je trouve que c’est important de mettre la lumière sur ce genre de métier mais c’est pareil, c’est un peu pesant. J’ai fait des premiers débats et ils parfois plus longs que le film lui-même, je ne m’y attendais pas. C’est inhabituel. Normalement, on vient, on présente le film 5 minutes, on fait un débat de fin qui dure une demi-heure et puis on s’en va. Et là il m’arrive de faire des débats d’ 1h30-2h parce qu’on sent que ça touche les gens. Et j’ai remarqué aussi qu’en France les gens ne savaient pas comment fonctionnait une une peine de prison. On voit une vraie radicalisation de la pensée parce qu’on a ceux qui trouvent ça formidable la réinsertion, de privilégier l’humain, et à contrario ceux qui ne veulent même pas discuter et qui sont pro peine de mort.

Pour la suite, donc, du plus léger… 

La suite c’est deux comédies qui vont être tournées là dans les prochains mois. Il y en a une qui est complètement écrite et qui doit se tourner à l’été prochain.

Face à Face de Florian Hessique sera dans les salles de cinéma le 11 novembre prochain

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