Olivier Nora quitte Grasset… C’est quoi la suite ? 

Il y a des départs qui ressemblent à des sorties de scène, d’autres à des coups de théâtre, et puis il y a celui d’Olivier Nora, qui s’apparente plutôt à la fin d’un très long acte de résistance feutrée, tenu pendant plus de vingt-cinq ans rue des Saints-Pères, avant que le rideau ne tombe enfin sur une maison devenue, au fil du printemps, un terrain de rapports de force où l’on parle littérature avec des airs de tribunal. La nouvelle, révélée hier par Le Monde et désormais confirmée, dit sobrement que Nora quitte Grasset ce premier week-end de juillet ; le sous-texte, lui, a depuis longtemps dépassé la simple question du poste pour entrer dans une zone plus trouble, celle où l’édition cesse d’être un métier de catalogues pour devenir un sport de combat.

Olivier Nora quitte Grasset après 25 ans de pouvoir éditorial

Rappelons les faits, puisque dans cette affaire tout le monde a appris à manier la chronologie comme un dossier sensible : le 14 avril dernier, Vincent Bolloré, patron d’Hachette et donc maison mère de Grasset, décidait de se séparer d’Olivier Nora, dans la foulée de crispations apparues autour de la publication du livre de Boualem Sansal et de celui de Nicolas Diat. Le lendemain, un communiqué annonçait son remplacement par Jean-Christophe Thiery de Bercegol du Moulin, ancien du corps préfectoral passé par le ministère des finances, ce qui donnait déjà à l’opération l’allure d’une reprise en main très administrative d’un lieu qui, jusque-là, avait surtout vécu au rythme des manuscrits, des auteurs et des arbitrages éditoriaux.

Mais comme on ne vire pas un grand patron éditorial d’un trait de plume sans que la réalité du droit, des contrats et des délais ne vienne compliquer le scénario, Olivier Nora est resté en poste jusqu’à aujourd’hui. Pendant que les annonces officielles s’enchaînaient, il continuait de préparer la rentrée littéraire avec ses équipes, tandis que les avocat·es négociaient dans l’ombre ce que les communiqués ne disent jamais : comment quitter un bureau quand on a passé un quart de siècle à en connaître le moindre tiroir, et surtout qui écrit la dernière ligne du départ. Ce temps gagné n’a pas été du temps perdu ; il a plutôt servi à montrer que l’édition, même lorsqu’on croit l’avoir confisquée en haut lieu, reste un monde où les transitions se racontent en clauses, en signatures et en équilibres précaires.

Le départ d’Olivier Nora marque ainsi une nouvelle étape dans un événement sans précédent autour de Grasset, maison créée en 1907, dont le sort intéresse désormais bien au-delà du cercle des professionnels du livre. Ce n’est pas seulement un changement d’homme, c’est une question de gouvernance, de ligne éditoriale, de climat interne, de fidélité des auteurs et, plus largement, de définition même de ce qu’une grande maison française doit être au XXIe siècle quand elle se retrouve absorbée par une logique de groupe. Derrière le nom de Nora, il y a donc une manière d’incarner l’édition qui s’achève ; derrière la décision de Bolloré, une autre façon d’envisager le pouvoir, plus verticale, plus brute, plus attentive aux rapports de force qu’aux habitudes du métier.

Editis, Grasset et la bataille des maisons d’édition

Selon Le Monde, Olivier Nora serait accueilli au sein du groupe Editis, où l’on trouve notamment Julliard et Robert Laffont. L’hypothèse n’a rien d’anodin : elle dessine une forme de rebond dans un paysage éditorial français où les grands noms circulent désormais comme des pièces dans un jeu de stratégie, avec la différence que certains coups se jouent à l’échelle d’un catalogue entier. Pour Nora, ce possible passage chez Editis ressemble moins à une retraite qu’à une relocalisation, presque à une revanche élégante : quitter Grasset par la porte de service, mais sans quitter la scène.

Pendant ce temps, les conséquences de la mise à l’écart initiale continuent de se faire sentir. Plusieurs centaines d’auteur·ices français·es et étranger·ères ont quitté ou pris leurs distances avec Grasset après l’annonce d’avril, se regroupant en association sous le nom des États généreux, décidés à obtenir l’introduction d’une clause de conscience dans les contrats d’édition. Ils publieront d’ailleurs un recueil collectif de textes courts en septembre prochain chez Buchet-Chastel, ce qui montre que la contestation ne s’est pas limitée aux couloirs et aux réseaux sociaux mais s’est matérialisée dans une organisation durable, presque politique, du monde du livre.

Le milliardaire breton, lui, n’a pour l’heure rien dit de très net sur ce qu’il compte faire de celles et ceux qui travaillent chez Grasset, ni sur le sort plus général qu’il réserve à la vénérable maison. C’est peut-être là le point le plus significatif de l’affaire : dans un secteur où l’on aime raconter des histoires, il reste encore des intrigues dont on ne connaît pas le dernier chapitre. Grasset, centenaire et prestigieuse, se retrouve désormais dans cette position étrange d’être à la fois un symbole culturel et un objet de recomposition industrielle, ce qui n’est pas exactement le genre de cocktail qu’on sert d’ordinaire dans les salons du livre.

La suite, c’est donc une maison à préserver, des auteurs à rassurer, des équipes à replacer, un groupe à lire entre les lignes et un marché du livre à observer sans naïveté. Olivier Nora quitte Grasset, oui, mais l’histoire qu’il laisse derrière lui est loin d’être terminée ; elle commence seulement à révéler ce qu’elle dit du pouvoir, de la littérature et de la manière dont on transforme aujourd’hui un nom prestigieux en enjeu de gouvernance.

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