Dua Lipa inaugure une bibliothèque de livres censurés et interdits

Il fallait bien qu’un jour la pop, après avoir vendu des refrains, des silhouettes, des parfums et quelques slogans de liberté emballés avec assez de brillant pour faire oublier leur prix, se mette à défendre quelque chose de plus inflammable qu’un tube de l’été : le droit de lire ce qui dérange. À Porto, dans la très photogénique Livraria Lello, Dua Lipa a donc inauguré la Manifesto Library, une sélection de 100 livres censurés, interdits ou contestés, comme si la chanteuse avait décidé qu’entre deux hymnes dance et trois poses parfaitement calibrées, il restait encore un peu de place pour l’insolence civile.

L’idée n’a rien d’un caprice de star en quête d’âme : elle prolonge le Service95 Book Club, lancé en 2023, qui recommande chaque mois un ouvrage accompagné d’une interview de son autrice ou auteur. Cette fois, l’opération prend chair, murs, étagères et poids symbolique, dans une version physique pensée comme un sanctuaire pour les livres qui ont disparu des rayons trop frileux, trop nerveux, ou tout simplement trop dociles. Et il faut bien reconnaître qu’en 2026, faire une bibliothèque de textes bannis, c’est presque un acte punk, à condition de ne pas l’habiller comme une simple campagne de communication.

Dua Lipa et la Manifesto Library contre la censure

La sélection est organisée autour de quatre thèmes qui ont le mérite d’appeler les choses par leur nom : le pouvoir, le contrôle, la voix et la mémoire. Autrement dit, tout ce que les censeurs détestent dès qu’un livre cesse de flatter le confort moral des uns et l’ordre idéologique des autres. On y trouve notamment La Servante écarlate de Margaret Atwood, des œuvres de Salman Rushdie et d’autres titres qui, selon les pays ou les systèmes de pression, ont été interdits, contestés ou rendus suspects pour avoir parlé de racisme, de sexualité ou d’identités LGBTQIA+.

Dans l’air du temps américain, où l’aile dure du Parti républicain multiplie les chasses aux ouvrages jugés “inappropriés” dans les bibliothèques publiques et scolaires, le geste prend une dimension presque embarrassante pour les bien-pensants : voici une popstar qui ose dire qu’un livre n’est pas dangereux parce qu’il existe, mais parce qu’il fait penser. Plus de 10 000 book bans ont été recensés par PEN America sur l’année scolaire 2023-2024, et l’organisation rappelait aussi qu’au moins 401 personnes étaient détenues dans 44 pays en 2025 en raison de leurs écrits. À ce stade, la simple lecture ressemble déjà à une petite révolution administrative.

Dua Lipa le résume avec une clarté qui pourrait faire rougir quelques ministères de la morale : cette bibliothèque serait un sanctuaire dédié aux livres disparus, aux auteurs dont le courage met à nu les structures de pouvoir et de contrôle, et aux lecteurs qui refusent qu’on leur dise quels livres ils ont le droit de lire. Rien de spectaculaire en apparence, juste une phrase qui rappelle que la liberté intellectuelle n’a pas besoin de décorations supplémentaires pour être urgente.

Livres censurés : quand lire devient un geste politique

Il faut voir ce que cette initiative déplace subtilement. Dans un monde saturé de contenus instantanés, de recommandations algorithmées et de opinions prêtes à l’emploi, le livre censuré redevient presque l’objet le plus désirable de tous : celui qu’on a tenté de retirer, donc celui qu’on redécouvre avec plus d’appétit. La Manifesto Library ne vend pas seulement des ouvrages, elle remet en circulation une question vieille comme les empires anxieux : qui décide de ce que l’on peut lire, et au nom de quelle vertu un livre devient-il subitement suspect ?

Le choix de la Livraria Lello n’est pas anodin non plus. Ce lieu mythique, déjà traversé par le culte de l’image et le tourisme littéraire, offre à la bibliothèque de Dua Lipa un écrin digne d’un manifeste qui ne veut pas s’excuser d’être beau. Mais le raffinement du cadre ne doit pas masquer le fond : on parle ici de textes qui ont souvent dérangé parce qu’ils donnaient un visage à des réalités que certains préfèrent garder dans le noir, qu’il s’agisse de domination, de sexualité, de mémoire ou de liberté individuelle. Il y a donc quelque chose d’assez réjouissant à voir une icône pop prêter son aura à des livres que d’autres aimeraient enterrer sous des avis de conformité.

Le plus ironique, peut-être, c’est que la censure fonctionne souvent comme une campagne de promotion désastreusement efficace. À force d’interdire, on attire l’attention ; à force de masquer, on révèle ; à force d’accuser les livres de pervertir les esprits, on avoue surtout sa peur du désordre mental qu’ils provoquent. Dua Lipa, en installant ces ouvrages au centre d’une bibliothèque manifeste, ne prétend pas jouer les grandes prêtresses de la culture, elle fait quelque chose de plus utile : elle rappelle qu’un lecteur adulte devrait avoir le droit de se frotter à ce qui le bouscule, le contredit, le dérange, voire l’agace profondément. Après tout, une bibliothèque n’a jamais été conçue pour être un salon d’attente de l’obéissance.

Au fond, la Manifesto Library dit assez bien ce que la liberté de lecture est devenue : non pas un acquis tranquille, mais un territoire à défendre, à rouvrir, à réhabituer à la dissidence. Et si le geste passe par une star mondiale, tant mieux ; il faut parfois une figure très visible pour rappeler aux autres que la subversion la plus simple, la plus ancienne, la plus efficace reste encore celle-là : ouvrir un livre qu’on vous déconseille, et commencer à le lire.

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