La ministre du Travail face à Lui
Myriam El Khomri est ministre du Travail. C’est elle qui est en charge de la courbe du chômage… Une jeune femme, des courbes : il fallait que Lui la rencontre ! En fait, rien de futile. Interview.
Le salon d’attente du ministère du Travail et de l’Emploi, rue de Grenelle, est tapissé des portraits de tous les détenteurs de ce portefeuille depuis le début du XX° siècle. Trois murs exposent déjà des barbus (début du XX°), des moustachus (l’entre-deux-guerres), quelques chauves, grisonnants et à cravate (toutes les époques). Seules deux femmes, Élisabeth Guigou et Martine Aubry, rompent les armoiries poilues de ces murs.
Quand Myriam El Khomri quittera ce poste et que le portrait de cette jeune ministre (37 ans) viendra s’ajouter aux autres, il faudra planter le premier clou du quatrième mur… comme un changement d’époque. Au moment où l’on doute du modèle d’intégration à la française, où l’on s’interroge sur notre identité, voilà une figure qui montre la belle partie de ce que peut être la France.
Thomas Legrand. Vous êtes une jeune femme issue de l’immigration. Avez-vous le sentiment d’incarner ce renouvellement dont tout le monde parle ?
Myriam El Khomri. Je le crois. Et nous sommes d’ailleurs nombreux à incarner ce renouvellement au sein du gouvernement. Nous sommes tous très différents. Nos parcours sont divers. C’est important que les Français se sentent représentés à notre échelle par la diversité de nos origines culturelles, sociales étrangères. C’est important parce que la rupture entre les citoyens et les politiques est largement entamée. Le renouvellement des hommes et des femmes politiques, de même que des pratiques politiques est essentiel.
Et lorsque le président de la République m’a proposé la responsabilité du ministère du Travail, il m’a demandé de venir avec ma vision, mes convictions, ma manière d’être et de faire. Je n’ai pas le profil de mes prédécesseurs. Je suis convaincue que c’est un atout pour ce ministère à l’heure où nous écrivons et construisons un nouveau modèle social, celui du XXI° siècle.
Ce gouvernement est certes composé de jeunes ministres, il n’est pourtant pas perçu comme incarnant le renouvellement.
Je ne partage pas votre analyse. La jeunesse n’est pas une caution au renouvellement. Le renouvellement passe d’abord par la novation sur le terrain des idées et des pratiques politiques. L’action publique doit davantage s’inspirer des préoccupations des Français. Au plus près du terrain. C’est notre boussole à tous. Avec mes collègues du gouvernement, quel que soit le parcours, quelle que soit l’expérience, ancienne ou récente, nous formons une équipe. C’est peut-être ce que vous ne voulez pas voir mais je vous assure que c’est avec cette équipe, solidaire, que nous ferons progresser les conditions de vie du plus grand nombre.
J’ai fait près de cent trente déplacements lorsque j’étais secrétaire d’État à la politique de la ville. Les habitants ne se sentent plus écoutés, parfois même ils se sentent abandonnés – notamment dans les quartiers populaires. Notre crédibilité se joue sur les résultats. Dans « faire de la politique » je me concentre sur le « faire ». C’est sur notre capacité à changer le quotidien que nous serons jugés.
Mais les stratégies politiques existent, comme celle employée pour faire passer la réforme de la déchéance de nationalité. Comment avez-vous vécu ce moment ?
Dans pareilles circonstances – des circonstances particulièrement tragiques –, il ne peut y avoir de place pour le jeu politicien et la tactique. L’objectif du président et du Premier ministre, c’est de rassembler les Français. Et sur un sujet aussi grave que celui de la sécurité nationale, au moment où nous connaissons une menace terroriste sans précédent, la recherche du consensus est un objectif nécessaire. C’est le pacte républicain. Il va y avoir un débat parlementaire. Il sera sans doute difficile. C’est la démocratie. Mais chacun devra prendre ses responsabilités. J’invite chacun à sortir des postures et à penser l’intérêt collectif.
Avez-vous senti à ce moment-là une relation au pouvoir particulière, une responsabilité ?
Depuis que je suis ministre, le poids des sujets régaliens en Conseil des ministres a été très fort avec ce que nous avons vécu au mois de janvier puis au mois de novembre. Je suis élue de Paris, j’ai travaillé sur ces questions de façon intensive, donc ce moment-là revêt une extrême gravité. Et puis il y a le discours au Congrès de Versailles (16 novembre 2015) qui pour moi restera emblématique. Nous avons tous applaudi ce discours. La parole présidentielle est importante. Le président tient ses engagements devant les Français et la représentation nationale. C’est important.
Effectivement, il faut tenir parole. Mais le problème n’est-il pas d’avoir prononcé cette parole ?
La ligne politique du président a toujours été très claire. Elle est cohérente. C’est une qualité majeure en politique, de même que la rigueur intellectuelle qui est la sienne.
Avoir envisagé à un moment de pouvoir diviser la citoyenneté vous a-t-il gênée ?
Je vais être franche. Je ne peux pas avoir accepté cette décision le 13 et le 16 novembre et aujourd’hui la renier. Qu’elle fasse des débats, je le comprends. Maintenant, suis-je plus particulièrement touchée par cette décision ? Elle touche avant tout les personnes condamnées pour terrorisme, je pense qu’il est important de le rappeler.
Vous ne la reniez pas par fidélité au président de la République, par conviction ou par autorité de la chose prononcée ?
Il n’y a pas de reniement. J’appartiens à une majorité. Il y a des débats, je l’ai dit. Et c’est bien normal. Les Français attendent de nous que nous parlions d’une seule voix. C’est celle du président de la République. Et nous le soutenons tous.
(À ce moment de l’interview, l’œil malin et le petit sourire en coin de Myriam El Khomri suggère qu’elle n’en pense pas moins… bien sûr, la jeune ministre est opposée à l’extension de la déchéance de nationalité pour les binationaux nés en France. Mais elle est disciplinée… ou loyale.)
En tant que jeune ministre s’adressant au président de la République, pourriez-vous dire à François Hollande : « Je te soutiens mais je ne comprends pas ce que tu as fait » ?
Oui,la parole est tout à fait libre.
Vous l’avez fait ?
Non.
Vous auriez pu ?
Oui. Mais il n’en reste pas moins que la politique a besoin de solidarité – et sans doute d’un peu de discipline aussi– pour une plus grande lisibilité en direction des citoyens. Nous sommes un collectif, mais il peut arriver que nous ayons entre ministres des différences d’appréciation. Dans ce cas, des arbitrages sont pris, mais au-delà il est important de garder une discipline, elle est essentielle si l’on veut restaurer l’image de la politique.
Ressentez-vous ce que certains pensent de vous : que vous occupez ce poste davantage pour ce que vous représentez que pour vos compétences ?
Je le ressens depuis que je suis en politique.
Comment le vivez-vous ?
Je me suis engagée en politique parce que j’ai des convictions. Je veux être jugée sur les résultats. C’est de là que vient ma légitimité. Mon profil – jeune, femme, d’origine marocaine –, auquel vous faites référence, est utile non pas pour l’exercice de mes fonctions mais afin de redonner confiance et espoir à toutes celles et ceux qui ne se sentent pas représentés.
Quelle est la richesse de votre histoire personnelle ?
Je ne suis pas une professionnelle de la politique. Je n’ai d’ailleurs jamais été dans aucune écurie. Ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier, ce sont Daniel Vaillant, Bertrand Delanoë, et sur des sujets comme la sécurité, la protection de l’enfance. C’est pas à pas que j’ai construit mon parcours politique.
J’ai vécu jusqu’à l’âge de 9 ans au Maroc, ma mère était enseignante, mon père petit commerçant. J’ai travaillé à aider mon père pendant quatre ans, près de vingt heures par semaine. J’ai fait mes études, j’ai pratiqué le théâtre, j’ai aussi fait la bringue avec mes copains… D’ailleurs mon cercle rapproché d’amis n’est pas dans la politique, cela fait aussi ma richesse, mon espace de respiration.
Au cours de vos échanges avec vos amis, mesurez-vous la défiance générale qu’il y a envers la politique ?
C’est extrêmement important pour moi de garder les pieds sur terre et d’avoir prise avec la réalité, d’écouter, d’échanger avec les habitants. Ils sont ma boussole. Vous savez, je suis une élue de terrain. Et j’ai commencé très tôt en parcourant les quartiers populaires de Paris –notamment du 18° arrondissement. La défiance générale du et de la politique n’est pas nouvelle. On dit souvent que le gouvernement communique mal. Je crois que les citoyens attendent surtout que l’on donne du sens dans l’action publique, que l’on ne parle pas que d’argent ou de dispositifs. Ils veulent des résultats. Et c’est bien normal.
Avez-vous peur du Front national ?
Non, le Front national ne me fait pas peur. Ce qui me préoccupe, c’est l’audience grandissante d’un discours populiste qui se nourrit de la peur et de la haine de l’autre. J’ai adhéré au Parti socialiste après l’échec du 21 avril 2002. Nous devons combattre le FN sur le terrain des idées. Et puis il faut rencontrer les électeurs. C’est ce que j’ai fait lorsque j’étais à la politique de la Ville. J’y ai rencontré ses habitants, ses commerçants, ses acteurs du monde associatif et économique. Je les ai écoutés avec beaucoup d’attention.
Le FN se combat en allant rendre des comptes directement auprès des électeurs.
Avez-vous peur de l’islamisme radical ?
Oui. Et les phénomènes de radicalisation, même s’ils restent marginaux aujourd’hui, sont extrêmement préoccupants. Nous sommes vigilants. Et la mobilisation doit être collective et renforcée.
Faites-vous le parallèle entre ces deux phénomènes identitaires ?
Il faut être prudent. Et je n’aime pas les raccourcis. Hannah Arendt disait que « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal« . Les phénomènes auxquels vous faites allusion sont le fruit d’une construction sociale dévastatrice. Elle se nourrit de la désespérance sociale, du sentiment de relégation et d’abandon. Le sens de l’histoire est ailleurs : il n’est pas dans le repli sur soi ni dans le rejet de l’autre. Il est dans le vivre ensemble. C’est à nous, rassemblés, de porter un projet émancipateur où chacun trouve sa place dans la société pour qu’il s’y sente utile et protégé.


