Lui rencontre Happn

En 2015, Lui a fait la rencontre de Didier Rappaport, l’un des fondateurs du site de rencontre Happn.

Comment une idée devient-elle un hit ? On s’est renseigné auprès du directeur du gros carton du moment : en l’espace de quelques mois, l’appli de rencontre Happn est devenue une véritable star : lancée en février 2014, elle compte déjà 1,4 millions d’adhérents (40 % de femmes, 60% d’hommes) et, après Paris, s’est implantée à Londres (aujourd’hui la ville avec le plus grand nombre d’adhérents), puis Berlin, Madrid, New York, Chicago, Los Angeles et Sydney. Elle arrive en Italie et à Mexico. Ses fondateurs, Didier Rappaport, Fabien et Anthony Cohen voient grand et peuvent se féliciter d’un succès total avec cette application qui permet de rencontrer « qui vous croisez »…

Sachant que tout le monde a une idée d’appli en tête, Lui s’est demandé comment a travaillé cette équipe d’élite et vous fait bénéficier des conseils de Didier Rappaport, cofondateur de Happn (et de Dailymotion avant cela), aujourd’hui son « C.E.O. », en compagnie de sa responsable des relations médias, Marie Cosnard. Masterclass.

Comment décririez-vous le fonctionnement de Happn ?

Marie Cosnard. L’application enregistre les points de croisements des téléphones où elle est installée et si, à l’occasion, vous recherchez quelqu’un que vous avez croisé dans la journée, vous la retrouvez dans votre timeline. On n’enregistre donc pas tous les déplacements de chacun, seulement les points de croisement, et l’utilisateur n’est pas obligé de passer son temps sur l’appli : il n’y a pas cette « fear of missing out », cette peur de rater, que ce soit l’info du moment, sur Facebook par exemple, ou bien la personne qu vous conviendra sur un site de rencontre. Ce n’est pas une sorte de « radar » comme d’autres applications de dating, où vous pouvez découvrir une personne et, si vous vous reconnectez 5 minutes plus tard, ne plus la revoir et ne jamais la retrouver : on peut accéder à sa timeline quand on veut.

Pourquoi avoir choisi de faire une application de rencontre ? On sait que ça fonctionne bien, mais n’avez-vous pas eu peur d’arriver sur un marché saturé ?

Didier Rappaport. L’idée est partie du constat selon lequel les sites de rencontre sont déjà relativement vieux à l’échelle d’Internet. C’est donc compliqué pour ce monde-là d’évoluer.

« L’homme est mobile, il lui faut des outils mobiles… »

Les acteurs qui existent déjà, qui sont installés, restent concentrés sur le web et manquent de mobilité. Les « monstres » du genre sont d’abord un site avant d’être une appli. Or, de nos jours, si l’on veut avoir du succès dans ce nouveau modèle, il faut avoir un ADN mobile, un ADN applicatif, donc très simple, et qui tire pleinement profit des technologies spécifiques aux téléphones, comme la géolocalisation. C’est aussi une forme de retour au temps réel, parce qu’on peut interagir avec son téléphone partout, tout au long de la journée.

Comment vous situez-vous par rapport à vos concurrents ?

Didier. Les sites de rencontre fonctionnent tous, sans exception, sur la même structure : on remplit un formulaire, on se présente, le site vous propose des personnes susceptibles de vous plaire —on cherche le « match »— et ensuite on peut envoyer un message, point barre. Tout le reste, c’est le discours marketing : Meetic se dit « généraliste », Adopte un mec redonne le pouvoir aux filles, Attractive Word cible les CSP++… Mais tous ont exactement le même fonctionnement. Surtout, ils sont chronophages : on voit fréquemment des gens se plaindre de passer des soirées entières à trouver le bon profil, à lancer des tchats, à remplir des formulaires…. Pour, au bout du compte, avoir un date… Souvent déceptif en plus, parce que la personne que l’on rencontre ne correspond pas à la personne à laquelle on s’attendait, à travers le tchat ou les photos en ligne sur le site…

Marie. La rencontre se joue parfois sur une seconde : vous aurez souvent des gens qui vont passer vers chez vous, dans la rue, qui auraient pu vous plaire, mais vous avez regardé ailleurs, ou vous êtes parti de chez vous une seconde plus tard… Or souvent, ces gens qu’on croise ont des centres d’intérêt en commun avec vous. À Paris, vous ne rencontrerez pas les mêmes personnes selon que vous habiterez dans le 10ème ou dans le 16ème ! Et à l’inverse, si l’on veut rencontrer des gens différents, il suffit de changer de quartier…

Didier. C’est pour ça que nous avons voulu replacer ce date dans la vie réelle, c’est-à-dire de ce qui se passe autour de nous. On connait l’adage : quand on cherche, on ne trouve pas… Quand on trouve, on trouve l’autre par hasard. Or le hasard se crée au gré de vos activités et de vos déplacements. Nous, on a voulu faire de cette idée le centre de notre application.

Comment se passe la création d’une application, depuis le moment où on a l’idée, à la réalisation du projet ?

Didier. Première chose : les cimetières sont remplis d’idées irremplaçables. Et de gens irremplaçables, d’ailleurs… Ce que je veux dire, c’est qu’une idée c’est bien, mais dans la réalisation d’un projet, ce n’est globalement que 1% de ce qui va arriver derrière. Il vaut mieux une idée moyenne avec une exécution parfaite qu’une idée brillante sans exécution. Si votre exécution est parfaite, vous allez vraiment pouvoir faire quelque chose, alors qu’une idée brillante sans exécution ne vous conduit qu’au néant. Après, je crois que Happn bénéficie de ma séniorité : j’ai monté un certain nombre d’entreprises, je sais comment ça marche. La création d’entreprise, c’est la parallélisation d’un certain nombre de fonctionnalités, de fonctions dans l’entreprise. Je prends souvent l’exemple de la basilique Saint Marc à Venise, qui semble bâtie sur l’eau mais repose en réalité sur des milliers de pylônes. L’entreprise, c’est ça : pour construire cet édifice, quels sont les piliers forts qui sont indispensables et sans lesquelles le projet s’écroulera ? Il faut que ces piliers forts soient créés de manière parallèle dès le départ.

Aussi, il faut avoir une identité extrêmement claire. Je me rappelle, quand on discutait avec Margot (Sitruk, responsable communication et contenus, ndlr), je lui disais : « il faut qu’on soit capable de dire aux gens qui on est, et pour ça il me faut 2 phrases qui puissent parler à tout le monde et tout de suite ». Ces phrases je vais vous les donner : « Tout commence dans la vraie vie » et « Retrouvez qui vous croisez ». Elles ont depuis été copiées par un nombre incalculable de concurrents, d’ailleurs…

Vous avez toujours visé un développement international ?

Didier. Je suis un vieux con, j’ai des principes (Rire) ! Disons que si une entreprise n’est pas pensée internationale, ça ne m’intéresse pas. Parce que dans le monde du digital, un marché national ne veut rien dire. Ça, c’est une première chose. Deuxième chose : si aujourd’hui, quelqu’un vient me voir en me proposant un marché qui n’a qu’une composante web, je ne le regarde même pas. Parce qu’on est clairement dans la mobilité. Il y a déjà des pays où l’essentiel des connexions se fait par le mobile, et c’est une tendance qui ne peut que croître. Par définition l’homme est mobile, c’est un mobile. Donc il lui faut des outils mobiles.

Comment avez-vous connu vos associés ?

Didier. Disons qu’un quinqua, pour faire une application de dating, c’est pas forcément l’idéal… (Rires). Certes, je sais ce que c’est une rencontre, mais les modes de vie évoluent ! Je m’entoure surtout de jeunes. Beaucoup viennent me voir, pour me parler de leurs projets. C’est comme cela que ça s’est passé. Fabien (Cohen, l’un des fondateurs) par exemple : un jour il m’envoie un message sur mon Facebook : « Salut Didier, il faut que je te montre un truc. » Je ne me souvenais pas vraiment des circonstances dans lesquelles on s’était rencontré, mais je me suis dit… « bon, voyons voir… ». On s’est vu dans un café. Et ce que j’ai aimé chez lui, ce que j’aime retrouver chez des associés, c’est qu’il y avait la fièvre dans ses yeux. Vous voyez ce que je veux dire ? L’envie. C’est d’abord ça qui compte. Avec sa fièvre et mon expérience, j’ai cru au projet.

Et avec votre expérience, avez-vous des conseils pour les jeunes générations pour qu’une rencontre faite sur Happn puisse durer ?

Didier. Ouh la ! Euh… Non, pas vraiment. C’est un autre métier, ça ! Tout ce que je peux dire, c’est que chacun utilise Happn comme il en a envie. Vous allez avoir le drageur invétéré qui va s’en servir comme d’un outil pour « choper », vous allez avoir le romantique, vous allez avoir celui qui a simplement envie de rencontrer des gens qu’il ne connait pas, qui a soif des autres ; mon job à moi, c’est de fournir des bons outils. Après, chacun fait son truc, chacun fait ce qu’il a envie de faire !

Marie. On a volontairement une image assez neutre : nous avons choisi un logo bleu avec un coeur en son centre, plutôt que « l’habituel » rouge. Chez nous, il y a ce côté où justement, on n’est pas obligé de choisir tout de suite. On croise, on recroise… On peut bien sûr virer quelqu’un de sa timeline, mais on est facilement tenté de le garder. On nous a souvent dit, de la bouche de psychologues notamment, que notre fonctionnement était même assez responsabilisant : quand on croise quelqu’un, on peut le recroiser. On a tendance à moins mentir, à être soi-même… Et la rencontre devient peut-être plus vraie.

Happn est disponible sur Apple Store et Androïd.

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