« En mode » : en 2014, Judith Aquien analysait pour nous l’expression du moment. Comme tout le monde, comme nous, vous avez entendu celle-ci, et l’utilisez même parfois.
« En mode »: mode indispensable pour raconter quoi que ce soit.
Mais d’où vient « en mode », qui s’est permis, tranquillement, de remplacer tout un tas de tournures de phrases exprimant une façon d’être, de faire, d’exécuter les tâches du quotidien des plus menues aux plus ardues ?
Faisons un peu l’historique de ce nouveau vocable aussi étonnant qu’usuel. D’aucuns (des fans, sans doute) affirment que c’est Rhoff, notre Benveniste des années 2000, qui l’aurait popularisée en 2006 dans sa chanson « En mode » (car tant qu’à révolutionner le langage, autant annoncer la couleur par un titre choc).
En se penchant sur les paroles de cette jolie comptine, on notera que trop de « en mode » tue assez rapidement le « en mode ». Une preuve ?
« J’suis en mode victoire / En mode j’rappe mieux qu’toi / En mode gros son au même caractère que moi / En mode j’rappe trooop bien, nique les MC wesh vous êtes combine / En mode studio / En mode envie d’manger le micro »…
Modérons nos propos
Cette expression est plutôt neuve (elle a en tout cas moins de 10 ans) et, comme avec Internet et le smartphone, chacun se demande bien comment il faisait avant l’existence de cette glorieuse béquille pour fabriquer une phrase. Auparavant, on ne faisait pas les choses en mode tranquille, mais tranquillement.
La réponse est pourtant simple : on employait des verbes, des adjectifs, voire des adverbes. Sachant que le —ment final de ces adverbes vient du latin « mente » (qu’on retrouve dans « mens sana in corpore sano ») qui veut dire « l’esprit », « la manière » et le mode (C’est le serpent qui se mord la queue). On n’était donc pas en mode tranquille, on faisait des choses tranquillement, par exemple. Pire, on utilisait parfois des périphrases : on faisait les choses d’une manière tranquille. Quand on était un vrai salaud, on n’était pas en mode harcèlement mais on harcelait quelqu’un. On n’était pas en mode gentil mais on était gentil, tout bêtement (la vie est d’une simplicité, parfois).
Ça nous humanisait, cette façon de prendre le temps d’une phrase pour dire où notre quotidien nous menait. Bon, là on ne comprend littéralement rien malgré́ les efforts du type à essayer d’expliquer ce qu’est une phrase. Restons sur le principe du sujet + verbe + complément.
Revenons en mode « on revient à nos moutons ». D’ailleurs le temps n’est pas vraiment le problème puisque, bien souvent, l’adverbe, le verbe ou l’adjectif est plus rapide à dire que « en mode + adjectif ». Seulement, il faut réfléchir au choix de l’adverbe alors que avec « en mode », pof, on a la phrase directement, on fait jeune et moderne et on éloigne les odeurs de naphtaline propres à tout langage trop ampoulé.Ça c’est résolument moderne. On a du workshop, de la performance, du team building : on passe en mode yeaaah.
Passons en mode sans échec
En réalité, avant on disait déjà « en mode », mais ce vocabulaire était réservé à un langage technique et venait de l’anglais « in mode » (on passe un ordinateur en mode veille, et quand on avait un Windows 98, on l’allumait en mode sans échec). Ce « en mode » est ainsi le thermomètre qui prend la température de notre pilote automatique personnel, et fait de nous de petits robots capables d’activer une fonction à la fois – cette fonction étant le mode choisi.
Nous sommes donc en mode toutes sortes de choses, grâce à quoi nous pouvons passer d’une situation où nous sommes en mode pépouze voire tranquillou, voire —cas extrême de détente— en mode pompidop (oui, ça existe, ça exprime un truc festif (on est enjoué quand on est en mode pompidop, pour la faire courte)) à une toute autre configuration où nous nous mettons en mode commando. Sauf que même si tout le monde utilise désormais « en mode », le risque est de finir par narrer sa vie avec la classe d’un post de Skyblog. Attention.
Judith Aquien est l’auteure de Peut-on vivre sans smartphone ? (éditions Le Contrepoint).


