Oui, Elvis a fait des bons films ! Si l’idée reçue veut que la filmographie d’Elvis Aaron Presley ne vaut pas un clou, que les 31 œuvres jalonnant sa carrière d’acteur seraient au mieux des produits commerciaux terriblement mainstream, au pire des nanars irregardables… Détrompez-vous !
Ce serait oublier que Presley était doté d’un joli naturel de comédien et d’un charisme juvénile à la James Dean, en moins sauvage et anguleux, car son physique « en rondeur » ou sa diction toute particulière (un phrasé caractéristique que l’on retrouve dans ses chansons) le prédestinaient à moins d’exubérance et de fièvre.
Charisme à la James Dean, diction à la… Elvis Presley.
Un potentiel qui aurait pu exploser sur grand écran, si sa route n’avait pas croisé celle du Colonel Parker, son manager des plus troubles, qui prit en main la carrière du jeune Elvis – alors âgé de 19 ans – et ne tarda pas à l’aiguiller vers les cimes, avec pour apogée ces shows bling-bling à Las Vegas, où un King à bout de souffle enchaînait les concerts et se dirigeait inéluctablement vers sa fin…
Jusqu’à son ultime apparition dans Change of Habit (L’habit ne fait pas la femme, 1969) de William Graham, Presley a laissé entrevoir de beaux éclats de son talent, lorsqu’il était entouré de solides artisans et apparaissait dans des films moins ouvertement commerciaux. La preuve par six.
1. Blue Hawaii (Sous le ciel bleu de Hawaï, 1961) de Norman Taurog.
Blue Hawaii est le « feel good movie » par excellence et sa vision, le plus puissant des antidépresseurs. Tout y concourt : du Technicolor aux couleurs éclatantes peaufiné par le chef opérateur Charles Lang et Richard Mueller (spécialiste du procédé) aux chansons du King métissées de sonorités hawaïennes, en passant par la bonne humeur communicative des personnages ou les saillies humoristiques du scénario.
« C’est une boîte à musique. Elle joue des chansons d’amour européennes… Mais les chansons d’amour sont les mêmes dans toutes les langues. »
Elvis y est Chad Gates, un jeune homme tout juste de retour du service militaire et qui préfère surfer avec ses amis plutôt que de prendre les rênes de l’usine d’ananas en conserve (!) léguée par son père. Pour ne rien gâcher, sa petite amie est jouée par la sublime brune aux yeux bleus Joan Blackman, que Presley retrouvera dans Kid Galahad. L’actrice est aussi la vedette féminine de Visit to a Small Planet (Mince de planète, Norman Taurog, 1960) aux côtés de Jerry Lewis et fera une apparition dans le Shivers (Frissons, 1975) de David Cronenberg. Le seul bémol à la réussite de Blue Hawaii n’est guère que l’interprétation horripilante de la future héroïne pour ménagères d’Arabesque Angela Lansbury, dans le rôle de la mère du King.
2. Charro! (Charro, 1969) de Charles Marquis Warren
Œuvre de fin de carrière, Charro! est la troisième et dernière incursion d’Elvis dans l’univers du western, ainsi qu’une des uniques tentatives d’écorner un peu son image glamour. À l’inverse par exemple de Flaming Star, où il reste fidèle à son standing, Charro! le montre barbu et négligé, se fondant dans la peau d’un ex-criminel rattrapé par son passé. Même si l’on est encore loin de la crasse et de la trivialité propres aux westerns spaghetti, c’est une tentative d’autant plus louable qu’expurgée de tout morceau de l’artiste (hormis la chanson-titre). Dans Charro ! Elvis rappelle les meilleures heures de Jean-Louis Trintignant.
Certains ont pu reprocher à Presley son interprétation impassible et fade du pistolero Jess Wade, mais ces derniers n’ont tout simplement pas su apprécier la minéralité conférée au personnage. Un mutisme qui n’est pas sans rappeler le Jean-Louis Trintignant du Grand silence (Il grande silenzio, Sergio Corbucci, 1968), confronté à un Klaus Kinski surexpressif. Parfois, l’underacting se révèle la meilleure approche… dont acte !
3. King Creole (Bagarres au King Creole, 1958) de Michael Curtiz
Réalisé par Michael Curtiz, l’orfèvre derrière Casablanca (1942) et The Unsuspected (Le crime était presque parfait, 1947), King Creole plonge le « kid de Tupelo » dans la moiteur de la Nouvelle-Orléans.
« Pratiquer la chanson, c’est comme travailler dans les égouts. On passe en-dessous de la grande ville et, avec un peu de chance, on finit au Ritz. »
Le film orchestre un mélange virtuose entre musical, drame et polar. Chaque ingrédient est savamment dosé et les chansons de Presley y épousent naturellement les courbes du récit. À ce niveau, l’équilibre est quasi-inouï et l’œuvre n’a pour ainsi dire pas volé son statut de petit classique, susceptible de plaire aux non-initiés. Il faut avouer qu’Elvis y est entouré de monstres sacrés et d’acteurs chevronnés, tels Walter Matthau, Carolyn Jones (la Morticia de la série 60’s The Addams Family), Brian G. Hutton, Vic Morrow ou la belle Liliane Montevecchi.
4. Kid Galahad (Un direct au cœur, 1962) de Phil Karlson
Kid Galahad est un remake du film éponyme de Michael Curtiz (Le dernier round en v.f., 1937) et l’écrin d’une des meilleures performances du King.
« Toi, tu es une fille chanceuse : je suis disponible pour la saison entière, sans coûts supplémentaires. »
Il y joue le rôle d’un boxeur, Walter Gulick, tombé par hasard dans le milieu et coaché par un certain Lew Nyack (incarné par la légende Charles Bronson), qui l’emmènera vers les sommets. Contre toute attente, et bien que l’on soit loin de la viscéralité de Raging Bull (Martin Scorsese, 1980) ou de l’efficacité de Rocky (John G. Avildsen, 1976), Presley y est crédible et affûté. Et pour cause : il s’était longuement entraîné sous les ordres de l’ancien champion du monde américain des poids super-légers Mushy Callahan. Elvis avait dû se faire violence, lui qui n’a jamais été l’ombre d’un sportif…
5. Flaming Star (Les rôdeurs de la plaine, 1960) de Don Siegel
Flaming Star est l’œuvre du grand Don Siegel. On y remarque moins la patte du cinéaste que dans ses autres films (The Beguiled – alias Les proies – et Dirty Harry – L’inspecteur Harry, pour ne citer qu’eux), mais Les rôdeurs de la plaine reste un western inspiré, dans lequel Elvis incarne un métis (à moitié blanc et indien), objet de railleries de la part des fermiers « white trash » du village et tiraillé par ses origines.
« En cas de fusillade, je vivrai juste assez longtemps pour te tuer d’abord. »
La colère gronde et une guerre impitoyable entre les deux clans se profile, ouvrant la voie à des accès de violence, qui sont inhabituels dans la filmographie du King. Presley s’illustre par son tempérament vif et prompt à participer à l’action ; une aisance ne cédant pas à la désinvolture qui sera sienne sur de nombreux films. Flaming Star est une ode à la tolérance, à la paix entre les peuples et à la mixité.
6. G.I. Blues (Café Europa en uniforme, 1960) de Norman Taurog
G.I. Blues est sans nul doute une des meilleures comédies tournées par Presley, alors que le Colonel Parker a toujours privilégié ce filon. Le film renvoie un sentiment de légèreté, comme une bulle de savon qui resterait dans les airs et n’éclaterait qu’en fin de dernière bobine.
On ne peut pas en dire autant de Girls! Girls! Girls! (Des filles… encore des filles, 1962), de Clambake (1967) ou de Speedway (À plein tube, 1968), tous d’une balourdise sans commune mesure… Dans G.I. Blues, les gags font souvent mouche et Elvis y dévoile un potentiel comique qu’on ne lui connaissait que trop peu. À cet égard, la scène où il s’installe derrière un petit théâtre de marionnettes pour amuser les mômes et chante « Wooden Heart » (dans sa version batave « Muss I Denn ») est un régal.
L’œuvre de Taurog mixe adroitement humour et romance pour emporter l’adhésion. Cerise sur le gâteau : c’est la pétillante blondinette Juliet Prowse qui prête ses traits au grand amour de Tulsa McLean (Presley).


